Culte Prier et étudier

Atelier Targoum

Du doute à l’œuvre dans la tradition juive

Lorsque le brouillage des repères dans les savoirs est tel que les notions mêmes de réalité, de vérité et d’authenticité sont abolies, que le doute radical est revendiqué comme le seul garant de la justesse et de la clairvoyance, quels critères peuvent continuer d’assurer le jugement et le maintien d’un État de droit ? À l’aune de quelle certitude régler les actions individuelles et collectives que les défis contemporains exigent ? Comment maintenir une perplexité féconde dans un contexte d’adhésions massives adossées au rejet de l’universalisme et à l’extrémisme de la liberté d’expression?Un enseignement de Rabbi Yehochoua ben Hanania sur le devoir de mémoire et transmis par Y-H Yerushalmi oriente le questionnement : « Ne pas du tout douter, nous ne le pouvons …, mais trop douter, nous ne le pouvons pas non plus ! ».Mais de qui et de quoi douter, jusqu’où et comment ? Qu’est- ce qui différencierait le

« bon grain » de la critique constructive de « l’ivraie » du complotisme, le « bon » doute donc, du « mauvais » ? Où placer le curseur de la critique dans le flux d’informations sur le réchauffement climatique, la guerre en Ukraine, les risques nucléaires, les variants du Sars-Cov 2, les nouvelles épidémies à craindre, la situation au Moyen-Orient, la fragilisation de la démocratie, la crise énergétique et alimentaire, les enjeux bioéthiques, les usages du numériques etc.?

Le doute est le vecteur de la pensée, de la croyance et de l’appréhension du réel depuis l’Antiquité : il structure et irrigue de son questionnement fécond, discriminant, la philosophie, la littérature, les sciences et les arts.Du « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate au principe de

« falsifiabilité » de Karl Popper et à la vertu négative de la pensée philosophique rappelée par Clément Rosset, du cogito cartésien « Je doute, je pense donc, je suis » à la phénoménologie de Husserl qui apprend à renoncer au savoir absolu et définitif, de la méfiance de Charles Péguy pour les « âmes habituées » à « l’homme des perplexités » de Hannah Arendt, du « Que sais-je ? » de Montaigne à l’hypothèse sceptique et à la mise en évidence de son impasse par Wittgenstein, de la « la faculté délibérante de l’homme, divisée et déchirée entre des opinions opposées mais pourtant unique » de Plutarque au principe d’incertitude d’Heisenberg, de l’impossibilité de tout démontrer d’Aristote à la théorie de l’incomplétude de Gödel, de la difficulté de douter des siècles démocratiques identifiée par Tocqueville à l’interrogation sur le réel et l’imaginaire suscité par la littérature jusqu’aux vertiges de la création artistique qui compose avec eux, le doute et ses limites ont été explorés sans relâche, prenant acte avec Edgar Morin et la crise du fondement des connaissances étudiée depuis Kant que : « Toutes les avancées de la connaissance nous font approcher d’un inconnu qui défie nos concepts, notre logique, notre intelligence » et que « celle-ci se trouve du coup condamnée à porter en son cœur une béance irrefermable », peut-être avec la conscience claire et intranquille des Chants du crépuscule de Victor Hugo: « Que nous avons le doute en nous ».Mais qu’en est-il de la tradition juive? Quelle place les textes bibliques accordent-ils au doute et sous quelles formes s’y exprime-t-il ?De l’arbre de la connaissance au sacrifice d’Isaac, du désarroi d’Abraham confronté à la destruction de Sodome et Gomorrhe à la réticence de Jonas devant la fin imminente de Ninive, des lamentations de Jérémie au désespoir de Job, de l’errance dans le désert à l’exploration de Canaan, etc., le doute parcourt assurément tout le Tanakh. Jusqu’où les personnages des récits qui le construisent en ont-ils conscience ? Et qu’en font-ils ? Comment le Midrach l’illustre-t-il ? Quant au Talmud, quelles discussions s’y référent explicitement ou y incitent le lecteur ? Quels maîtres s’en font-ils particulièrement l’écho ? Comment cela se traduit-il dans la pratique liturgiques et les coutumes ?Par ailleurs, en français, le terme même de « doute » contient les multiples variations qui le poussent aux paradoxes et invitent à s’y confronter : féminin devenu masculin après une longue hésitation entre les deux genres, il signifie la duplicité comme la crainte, et il affirme comme il nie, sans radicalité mais avec une suggestion déterminante. Il peut être levé, révoqué tout comme il peut persister, planer, avoir une ombre, c’est d’ailleurs à cela qu’on le reconnaît suggérait Raymond Devos … En grec et en latin, le terme et ses dérivés révèlent des acceptions plus ambivalentes que ne l’indique son aura philosophique. Que nous apprend le « doute » quand on le pense en hébreu à partir du mot « safèq » et de sa variante araméenne « sféqa » ? Et qu’en-est-il de « oulaï », qui selon les kabbalistes, est l’un des noms de Dieu et qui signifie : « peut-être » ?C’est à ce questionnement complexeque sera consacré le séminaire annuel 2022-2023.En étudiant « Le doute à l’œuvre dans la tradition juive », Marc-Alain Ouaknincherchera ainsi à établir avec les étudiantes et les étudiants en quoi le Tanakh, le Midrach et le Talmud contribuent à penser le doute comme fondement d’une certaine idée de l’humain et comment les débats sur les enjeux contemporains peuvent en être enrichis.En contrepoint d’œuvres littéraires et artistiques, chaque séance proposera un parcours dans un ensemble de textes qui seront étudiés en dialogue avec la pensée juive, de Maïmonide à Emmanuel Levinas en passant par le Maharal de Prague, Martin Buber et Franz Rosenzweig, le Rav Kook et Abraham Yehoshua Heschel, pour ne citer que quelques-uns des grands penseurs qui se sont particulièrement intéressés à la question du doute et à ce qu’il modifie de la perception que se font les hommes de leur relation au monde et au divin.

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Information(s) additionnelle(s)

L’équipe de TARGOUM-IRETS est composé de Françoise-Anne MENAGER en charge de la direction pédagogique, Marc-Alain OUAKNIN assure la gestion des différents séminaires, Emmanuel DYAN est Président de l’association, Jean-Jacques KRIEF est Trésorier, en charge des actions de communications.