Focus sur le Talmud Torah JEM

10 juin 2021

3 questions à Emmanuel Calef, directeur du Talmud Torah JEM.

Qui êtes-vous, Emmanuel Calef ?

Un de mes premiers souvenirs d’enfance, c’est l’organisation à la maison des premiers chabbatot de l’embryon de communauté libérale à l’est de Paris. Mes parents faisaient partie des membres fondateurs et notre petit appartement rassemblait dans une ambiance ultra chaleureuse tous ceux qui voulaient construire ce pôle libéral côté est. Puis il y a eu les premières synagogues et j’ai continué à vivre dans ce mouvement, à creuser ma passion pour l’exégèse biblique au cours des années qui ont suivi. Ma carrière étudiante et professionnelle a pris une autre direction, puisque je suis entré à l’École Polytechnique et au Conservatoire où j’ai suivi en parallèle mes études de direction d’Orchestre, et en sortie de Polytechnique j’ai choisi le monde de l’art, où j’exerce le métier merveilleux de Chef d’Orchestre depuis 20 ans.

Orchestrer le changement : pourquoi un chef d’orchestre pour une communauté juive ?

Finalement, le Chef d’Orchestre c’est un peu le Rabbin de la musique : celui qui va questionner le texte, la partition, l’œuvre d’un compositeur, pour l’interpréter. Mais il ne peut pas l’interpréter seul : est-ce que vous avez souvent vu un chef d’orchestre essayer de gagner de l’argent seul dans le métro en gesticulant comme un fou ? Il doit être à la fois à l’écoute des propositions des musiciens de l’orchestre ou des chanteurs de l’opéra qu’il dirige, tout en créant une unité de direction de l’ensemble.

C’est un travail incessant d’échange, où l’on reçoit et où l’on donne. Un équilibre du temps entre passé, présent et avenir, où l’on écoute ce qui vient de se créer comme son, tout en suscitant dans l’instant la musique qui doit sortir de l’orchestre, et en anticipant l’aide, l’écoute, l’énergie dont l’orchestre va avoir besoin dans les secondes, les minutes, voire les heures qui viennent, pour guider l’ensemble vers l’unité en respectant les sonorités et les personnalités musicales de chacun.

C’est ce que nous cherchons à faire au Talmud Torah de JEM : faire vivre en harmonie nos communautés partageant des valeurs communes, pour suivre ensemble une même direction respectant les identités spécifiques, en s’appuyant sur un solide socle partagé.

Quels objectifs pour ce nouveau Talmud Torah ?

Accueil
Notre objectif premier est d’abord que tous, enfants comme parents, aient ENVIE de venir au Talmud Torah. Parce qu’ils s’y sentent accueillis, parce qu’ils savent qu’ils vont y trouver ce qu’ils attendent de leur communauté et même plus, des choses auxquelles ils ne se seraient pas forcément attendus. Une des beautés du peuple juif, c’est que se sentir juif peut recouvrir des choses infiniment différentes, pensez au loulav et à sa symbolique…

Chaleur
La première chose qu’on ressent dans une communauté, et donc encore plus dans la partie qui va faire pousser les graines que sont les enfants, c’est la chaleur de cet accueil. Le rôle d’un Talmud Torah, c’est que les enfants et leurs familles sentent cette chaleur de l’accueil pour pouvoir s’y épanouir à leur rythme et en fonction de leur personnalité.

Lien
La deuxième chose qu’on vit c’est le partage : la vie juive est pensée pour être une vie communautaire, et non isolée. Le Talmud Torah croit profondément que les enfants doivent se rencontrer pour construire ensemble la part collective de leur identité juive. C’est pour cela que cette longue coupure Covid a été difficile et qu’il nous paraît fondamental de repartir ensemble, avec toute notre énergie.

Mais ce lien ne concerne pas que les enfants ! Le lien ne peut prendre à cette génération que s’il se créée aussi à la génération des parents. Si l’idée de partage communautaire est vivante pour toute la famille. Nous nous donnons donc comme objectif que les parents aussi puissent vivre ce lien avec les autres parents pendant que leurs enfants sont au Talmud Torah. Pour cela de nombreuses activités destinées aux parents, seront organisées pendant les horaires du Talmud Torah, de façon à ce que nos familles s’approprient ensemble nos espaces communautaires : cours de Krav Maga, de cuisine juive, d’histoire biblique, de rappels des fondements du judaïsme, d’étude de la paracha, simples rencontres sur des thèmes fondamentaux de notre société moderne à travers un regard juif avec des accompagnateurs spécialisés, partage libre sur les différents parcours d’identité juive qui nous caractérisent tous…

Sens
Pourquoi nous croyons autant à l’importance de mettre nos enfants en présence les uns des autres ?  Justement parce qu’être juif c’est plus qu’un simple apprentissage : c’est la construction d’une identité complexe qui ne pourra se faire qu’en la partageant et en la confrontant :

“L’Eternel dit : Il n’est pas bien pour l’Adam d’être seul ! Je ferai pour lui une aide contre lui. ”

Berechit 2.18

Ce verset est merveilleux : « pour lui » « contre lui ». Il véhicule dès le tout début de la Genèse cette idée que c’est à travers la confrontation des idées et des personnalités qu’on peut vraiment aider l’autre à se construire.

Or le Talmud Torah a pour rôle principal de donner à nos enfants l’envie et les outils pour vivre plus tard une vie juive d’adultes dans un monde moderne au rythme effréné qui ne laisse pas forcément le temps aux préoccupations autres que matérielles de s’épanouir.

L’objectif du Talmud Torah c’est l’après ! Aurons-nous réussi à transmettre à nos enfants l’envie de vivre en juifs – avec toutes les réalités que cela peut recouvrir comme on l’a dit – plus tard.

La Bar/Bat Mitsvah est une étape sur ce chemin. Que veut d’ailleurs cette expression ? Littéralement fils/fille du commandement. Être « fils/fille de » c’est déjà reconnaître qu’on n’est pas les premiers. Qu’il y a quelque chose qui nous précède. C’est s’inscrire dans une longue chaîne de tradition : on est le dernier maillon, mais pas l’ultime, le maillon final. On reçoit et on s’apprête à transmettre.

On reçoit cette Torah que l’on va lire en public pour la première fois, comme le faisaient les rois d’Israël d’antan, mais ce n’est pas tout. Comme dans tout acte juif, il y a la réception, mais toujours l’interprétation, la transmission. Tension permanente entre Torah écrite et Torah orale

Progresser
C’est l’importance de la dracha : le premier contact avec le questionnement du texte pour nos enfants. Comment leur transmettre que la loi juive est vivante parce que perpétuellement interprétée depuis des siècles et que justement, être Bar/Bat Mitsvah c’est apporter leur pierre à l’édifice de cette tradition millénaire, c’est apporter la richesse de leur personnalité propre à la longue histoire d’Israël. Mais pour cela, il faut des enseignants spécifiquement formés : un pôle d’excellence pour apprendre à questionner le texte. Quel est l’enjeu ? Rien moins qu’éviter l’intégrisme !

C’est le problème du prophète Jonas : l’homme qui ne veut pas aller convaincre la ville de Ninive qu’elle court le risque d’être détruite par Dieu parce qu’il a peur qu’une fois cette parole prophétique délivrée, Dieu n’aille pas jusqu’au bout. Jonas c’est l’homme qui voulait coller à la parole, se l’approprier au lieu d’accepter de la transmettre et donc de s’en défaire partiellement, d’accepter de s’en déposséder, et même accepter qu’elle n’a jamais été purement sienne.

D’ailleurs, cette idée est au cœur même du Talmud Torah : d’où vient le mot Talmud ? De la racine limoud, qui veut dire apprendre, étudier. Limoud c’est la même racine que la lettre lamed. Or regardons bien cette lettre : en hébreu comme en latin, l’alignement des lettres s’appuie sur une ligne qui sert de guide. Mais en hébreu, cette ligne est placée au-dessus, tandis que dans les langues latines, elle est placée en-dessous. L’alphabet hébreu est comme suspendu, pas posé et statique, des mots en suspension prêts à prendre leur envol, mais retenu par un fil invisible au-dessus d’eux.

Comme l’écrit MA Ouaknin « La ligne tutrice supérieure trace symboliquement la limite entre l’écriture et l’au-delà de l’écriture, entre le verset et l’au-delà du verset. » Le livre brûlé, Lire le talmud, (Seuil-Lieu commun, 1994, p203)

Sauf une seule lettre : Lamed !

C’est la seule lettre qui s’élève, qui dépasse la ligne. Apprendre c’est dépasser le texte.

C’est CA, l’objectif du Talmud Torah : se dépasser au contact des autres, dans la chaleur d’un accueil qui donne envie de découvrir et de partager, en famille et en communauté.