Guerre en Ukraine : Témoignage

16 juillet 2022

Étudiant en master à l’EM Lyon et membre de JEM, Paul Schein a passé́ dix jours avec l’Hashomer Hatzair comme animateur de centre aéré dans un camp de réfugiés ukrainiens en Pologne. De retour en France, il nous parle de cette expérience.

Je m’appelle Paul Schein, j’ai 26 ans et je suis étudiant en master. Dans le cadre de mes études, je devais valider une mission de bénévolat. Avec une envie profonde de vouloir aider mon prochain, je suis parti en Pologne pour être volontaire au sein de l’ONG israélienne Hashomer Hatzair dans un camp de réfugiés ukrainiens pendant 10 jours. L’association est impliquée auprès des réfugiés depuis le début du conflit. Dans la ville de Przemysl au sud de la Pologne, à 20 km de la frontière Ukrainienne, Hashomer Hatzair a monté un centre d’accueil pour enfants et adolescents au sein d’un camp de réfugiés.

Je ne savais pas à quoi m’attendre en partant en là-bas. Je suis rentré en contact avec une bénévole de l’association qui m’avait été recommandée par plusieurs membres de JEM Tout s’est fait très rapidement. J’ai passé un entretien pour exposer mes motivations et comprendre le rôle d’Hashomer Hatzair en Pologne. La mission était claire : être animateur du centre aéré. Cependant il m’a été expliqué qu’un bénévole ne pouvait pas partir plus d’une semaine à cause des répercutions que cela pouvait avoir sur la santé physique et mentale. Une semaine plus tard, je m’envolais pour la Pologne. Ce n’est qu’à l’arrivée à Przemyśl que j’ai réalisé l’ampleur de la situation dans laquelle je m’aventurais. Sur le tarmac, on pouvait distinguer une vingtaine de missiles anti-aériens et une centaine de militaires américains. Ce paysage inconnu du Parisien lambda que je suis m’a fait prendre conscience de la gravité du conflit et du danger quotidien auquel les populations sont exposées.

“zavtra Ce mot, rempli d’espoir, laisse entrevoir un lendemain meilleur où la guerre finira, et où les enfants pourront redevenir des enfants dans une société en paix”

Paul Schein

J’ai ensuite rencontré les autres bénévoles d’Hashomer Hatzair. Ils venaient tous d’Israël et la majorité ne parlait qu’hébreu, et chacun venait d’horizons très différents. Il y avait une mère et sa fille très impliquées dans les missions humanitaires en Israël, un jeune cadre de la finance d’origine russe qui souhaitait soutenir la cause ukrainienne, ou encore un couple d’amis voulant se rendre utile. Je ne savais pas encore le lien fort que nous allions tisser au travers de cette expérience.

Après une heure de voiture, nous sommes arrivés dans un parking à ciel ouvert, dans une zone industrielle à la bordure de Przemyśl. Devant nous se trouvait le Tesco, le surnom donné au camp de réfugiés installé dans un ancien supermarché de la célèbre chaîne

anglaise. Ce bâtiment délabré portait encore les vestiges de sa vie passée : on pouvait distinguer les promotions sur le kilo de carotte et la publicité de parfum estompée. Au milieu de tout cela, nous rencontrions les premiers réfugiés, tous avec des sacs pleins à craquer ou des caddies contenant tous les effets personnels qu’ils avaient réussi à prendre avant de fuir le conflit. Après une formation rapide sur les règles de sécurité à respecter, nous nous engouffrions dans le camp de réfugiés.

Ce fut l’un des moments les plus marquants de mon expérience. Lorsque les portes coulissantes du supermarché se sont ouvertes, une odeur âcre mêlée d’un brouhaha incessant a étourdi mes sens et n’allait pas me quitter pendant les 10 prochains jours. Les couloirs du camp étaient jonchés de valises et d’effets personnels de réfugiés. Les anciennes boutiques étaient remplacées par des dortoirs avec des lits de camp pouvant accueillir une centaine de personnes chacun, d’autres étaient transformées en pharmacie et infirmerie. Un des couloirs était réservé pour les stands des pays accueillant des réfugiés ukrainiens. Il y avait la France, l’Allemagne, l’Italie, mais aussi la Corée du sud ou encore le Japon. C’est ici que les réfugiés se rendaient pour remplir les formulaires nécessaires à leur immigration. En moyenne, une famille reste entre 3 et 7 jours avant de trouver sa prochaine destination. Il reste beaucoup de cas où le processus est plus long : j’ai rencontré un jeune de 16 ans qui a fui le conflit en laissant toute sa famille afin de trouver une vie meilleure en Europe. Cependant, il est bloqué dans le camp depuis maintenant 2 mois parce qu’il n’a pas encore la majorité pour pouvoir voyager seul. Et cette situation n’est pas isolée, beaucoup de réfugiés se voient refuser l’entrée dans d’autres pays à cause de leur âge, origine et handicap.

Nous nous sommes ensuite rendus dans la boutique qui avait été convertie en centre aéré. Les vitrines étaient remplies de dessins d’enfants qui étaient passés par là, il y en avait tellement que l’on ne pouvait pas voir ce qui se passait à l’intérieur. Ce jour-là, il y avait une trentaine d’enfants qui jouaient, tous souriants et joyeux de nous voir arriver. C’est là où j’ai été confronté à un premier obstacle : je ne parle pas ukrainien, ni russe. Les enfants venaient me poser des questions mais j’étais incapable de leur répondre. Heureusement, nous avions des bénévoles russophones qui nous servaient de traducteurs et nous ont appris quelques mots pour pouvoir interagir avec eux.

Les enfants étaient âgés de 5 à 18 ans, venant de toute l’Ukraine

La communication avec les « petits » était facile, il suffisait de montrer un jouet ou mimer une activité. Ils étaient tout de suite motivés pour jouer. Malgré la situation, ils ont su garder leur innocence, leur joie de vivre et l’envie de s’amuser. Notre rôle était de leur offrir une parenthèse de bonheur et de stabilité dans l’épreuve qu’ils traversaient.

Au bout de quelques jours, nous avions trouvé nos marques. Nous accueillions les enfants de moins de 12 ans à partir de 9h jusqu’à 16h. Pour les occuper, nous avions monté un atelier « arts & crafts » (confection de bracelets, dessins …) ou encore des parcours d’obstacles, jeu des chaises musicales, karaoké…. À midi, les enfants regardaient un film pendant que nous prenions notre déjeuner à la cafeteria avec les autres réfugiés. Nous réouvrions le centre de 17h à 21h

pour les adolescents. Au programme : jeux de cartes, jeux vidéo, guitare …. Nous dormions dans un hôtel situé à 10 minutes à pied du centre où toute l’équipe partageait un repas avant de débriefer de la journée.

Au cours de ma mission, je me suis lié d’amitié avec les enfants et je suivais leurs périples. Tous les jours, il y avait des enfants qui venaient me voir en courant pour m’annoncer que leur famille avait trouvé un pays d’accueil. Un sentiment de joie les envahissait : la joie d’être enfin en sécurité et un soulagement de ne plus craindre le lendemain. Mais on pouvait déceler une certaine amertume, celle de devoir laisser derrière eux des proches et de dire au revoir à un pays qu’ils ne reverraient plus avant longtemps.

Le nombre d’enfants que nous accueillions variait de chaque jour. Afin d’attirer des jeunes, nous avions mis en place ce que nous appelions « le défilé ». Juste après l’heure du déjeuner, nous rassemblions les jeunes présents et leur donnions des maracas. Nous mettions sur l’enceinte la chanson de la résistance ukrainienne que les enfants connaissaient par cœur et allions défiler dans les couloirs du camp. La ferveur avec laquelle les enfants chantaient était à couper le souffle, et l’émotion que cela provoquait chez les autres réfugiés était puissante. Leurs regards étaient remplis d’espoir et d’admiration envers ces enfants, qui se faisaient voler leur innocence par un conflit qui les dépasse.

Cela fait maintenant 3 semaines que je suis rentré en France et je n’arrive toujours pas à trouver le bon mot pour décrire cette expérience : puissante, enrichissante, intense… Mais il y a un mot qui m’a marqué : zavtra, qui veut dire « demain » en ukrainien. Ironiquement, c’est le mot magique que nous utilisions auprès des enfants qui faisaient un caprice, leur laissant entendre que nous ferions une activité le lendemain. Ce mot, rempli d’espoir, laisse entrevoir un lendemain meilleur où la guerre finira, et où les enfants pourront redevenir des enfants dans une société en paix.

“Notre rôle était de leur offrir une parenthèse de bonheur et de stabilité dans l’épreuve qu’ils traversaient”

Paul Schein