Tichri 5786 : Bookclub

16 septembre 2025

À l’occasion du mois de Tichri, le rabbin Marine de Moliner vous propose une sélection de livres pour accompagner vos réflexions et vos lectures personnelles. À travers quelques extraits choisis, découvrez de nouvelles pistes pour donner sens à ce temps unique du calendrier juif.

La période des Yamim Noraïm — les « Jours redoutables », inaugurée par Roch Hachana et clôturée par Yom Kippour, invite à une véritable introspection et un cheminement spirituel où se croisent renouveau, retour, réparation, justice et pardon. Les ouvrages qui suivent sont des étincelles de sagesses philosophiques, poétiques et éthiques qui viennent baliser cette techouva (retour) que nous entamons dès les premiers jours du mois d’Elul, pour se préparer aux Grandes Fêtes de Tichri.

Abraham Joshua Heschel, Dieu en quête de l’homme. Philosophie du judaïsme (Le Seuil, 1968).

Emmanuel Levinas, en s’attachant principalement à la Torah et au Talmud, développe une véritable philosophie de l’éthique. Ainsi, sous la forme d’essais, sont convoqués la révélation divine, le Sinaï et, de façon plus générale, la fonction et le rôle de la loi. Autant dire que cette lecture ne pourrait davantage coïncider avec la fête du “matane Torah”, du don de la Torah.

Rebecca Solnit, L'art de marcher, (Actes Sud, 2002).

La période de Heshbon Hanefesh, d’examen de conscience qui précède Tichri, est souvent pensée un chemin tout tracé, puisqu’il s’agit de celui du retour. Solnit explore dans cet ouvrage l’importance et l’histoire de la marche, qui peut être source d’errance, de l’exploration, de la perte de repères et l’émerveillement qui peut naître du désarroi de se perdre. Ce livre constitue une alternative intéressante : celle de la marche comme support pour nos réflexions et introspections, où mettre son corps en mouvement permet de questionner sa place physique et métaphorique dans le monde, pour tenter de le transformer.

Rabbi Danya Ruttenberg, On Repentance and Repair : Making Amends in an Unapologetic World (Beacon Press, 2022).

S’appuyant sur Maïmonide et la tradition de la téchouva, Ruttenberg développe une théologie éthique contemporaine qui replace la repentance dans les enjeux sociaux et interpersonnels de notre époque. Pour Maïmonide — dont Ruttenberg met en exergue la réflexion — le pardon n’est pas l’élément central : c’est bien davantage le travail de réparation auquel la personne qui a causé un tort est tenue. Le terme même de téchouva, trop souvent traduit par « repentance », désigne en réalité un retour. Retour vers la victime, dans la mesure du possible, par un geste de restauration. Mais aussi retour pour l’auteur de la transgression, dans l’humilité et la sincérité, vers un comportement qui corresponde à la personne qu’il aspire à être. C’est un guide précieux pour relier la liturgie des fêtes de Tichri aux appels actuels à la justice réparatrice et à la responsabilité collective.

Ruth Bader Ginsburg, My Own Words (Simon & Schuster, 2016).

Cette anthologie des discours et écrits de la juge de la Cour suprême des États-Unis vient nous rappeler que les fêtes de Tichri ne concernent pas seulement la relation verticale à Dieu mais aussi la justice horizontale entre êtres humains. En effet, Rosh Hashanah porte aussi le nom de Yom HaDin “ le jour du jugement”. Dans ces discours Ginsburg y parle d’égalité, de droit, de judaïsme et d’interprétation : autant de thèmes qui résonnent avec l’exigence éthique et la recherche de justice cette période, et viennent nous rappeler que la quête de justice est avant tout une affaire humaine pour pouvoir se tenir la tête haute, ce jour de Yom HaDin. RBG est connue aux Etats-Unis pour avoir incarnée les valeurs d’un Judaïsme moderne et engagé au service de son pays. Lecture d’autant plus d’actualité que Rosh Hashanah est le yarhzeit de RBG, disparue il y a maintenant 5 ans. 
Ce livre n’est malheureusement pas encore traduit en français, néanmoins on peut trouver une excellente biographie en français pour tous les âges : Petites & Grandes : Ruth Bader Ginsburg par Maria Isabel Sanchez Vegara et Judit Orosz

Catherine Chalier, Mémoire et Pardon (Seuil, 2018).

À partir des textes bibliques, de la tradition juive et de la philosophie (Levinas, Ricœur, Derrida, Jankélévitch), Chalier interroge la possibilité d’une mémoire créatrice et d’un pardon véritable. Ses analyses ouvrent une réflexion essentielle pour Yom Kippour : comment se souvenir sans rester prisonnier du passé, et comment envisager le pardon dans ses conditions éthiques et spirituelles. Comme toujours dans le Judaïsme, la pluralité des voix et la subtile complexité des réponses en débat dans cet ouvrage, nous permettent à notre tour de nous confronter à ces questionnements dans notre propre introspection, sans injonction d’un pardon obligatoire.

Emmanuel Levinas, Quatre lectures talmudiques (Les Editions de Minuit, 1968).

La première lecture, sur Yoma 85a-b (« Envers Autrui »), éclaire la centralité de la relation éthique dans l’expérience juive.
Dans sa première lecture, Levinas explore un texte fondamental de la Torah orale : la Mishnah Yoma 8:9 et la Gemara qui la commente (Talmud de Babylone Yoma 85a‑b). Il y examine la question de la responsabilité envers autrui et la relation éthique qui doit guider nos actions, soulignant que le véritable retour vers Dieu passe par un engagement concret envers les autres. Levinas y rappelle que le salut, loin d’être un acte mystique isolé, passe par la responsabilité envers l’autre — un message en parfaite résonance avec le cœur de Yom Kippour.

Yehuda Amichai, Début fin début (Actes Sud, 2002).

La poésie d’Amichai est l’expression contemporaine des piyyutim qui ponctuent nos machzorim des grandes fêtes : une parole lyrique qui mêle intimité et universalité, mémoire et prière, gravité et espérance. Dans ce vaste recueil, Amichai explore la fragilité humaine et la quête de sens avec une voix à la fois ironique et profonde, miroir des Yamim Noraïm. Son amour pour Jérusalem, omniprésente dans ses poèmes, fait écho à la phrase qui conclut les offices de Kippour : L’shanah haba’ah biYerushalayim — « L’an prochain à Jérusalem ».

Marie-Claire Frédéric, Le Miel, une autre histoire de l’humanité (Albin Michel, 2022).

Enfin, un peu de douceur pour finir ce book club de Tishri en découvrant l’histoire incroyable et pluri-millénaire de la star de nos sedarim de Rosh Hashanah : le miel. Ce récit historique et anthropologique de Marie‑Claire Frédéric permet d’enrichir la symbolique de Rosh Hashanah. Remontant le cours du temps aux côtés de ces insectes à travers tous les continents, l’autrice montre que l’histoire des civilisations humaines est intimement liée à celle des abeilles et de leur précieux nectar. Elle rappelle aussi que le destin des abeilles est aujourd’hui plus que jamais connecté à la préservation de notre planète — pour de nombreuses nouvelles années prospères et douces.

“Bonne lecture !”