Talmud Torah des parents : Les rabbins, épisode #18.

10 décembre 2025

Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.

Les rabbins, épisode #18 partie B : "Papa, maman, comment devient-on Gaon ?"

Dans la partie précédente, nous avons découvert Bagdad, la capitale éblouissante de l’empire abbasside, où les académies de Soura et Poumbedita ont déménagé à la fin du IXe siècle. Nous avons aussi rencontré ce titre mystérieux et prestigieux : Gaon, « Son Excellence, » que portent désormais les dirigeants de ces institutions.

Mais qui étaient vraiment ces Géonim ? Combien de temps ont-ils régné sur le monde juif ? Et surtout, comment accédait-on à ce poste suprême ?

QUAND COMMENCE CETTE PÉRIODE ?

Alors, quand commence cette période des Géonim ? 

Les historiens débattent des dates exactes, mais traditionnellement, on situe le début vers la fin du VIe siècle (environ 589) et la fin en 1038, avec la mort du dernier grand Gaon, Hai (qu’on prononce plutôt « Hayya », mais l’usage a consacré « Hai »). Ça fait presque 450 ans ! Pour vous donner une échelle : c’est juste un peu moins long que la période qui sépare Christophe Colomb d’aujourd’hui. 

C’est la période charnière entre la fin de la rédaction du Talmud et le Moyen Âge classique. Pour vous situer : en 732, Charles Martel arrête l’expansion musulmane au nord des Pyrénées lors de la bataille de Poitiers, fixant la frontière occidentale de l’Islam en Ibérie. Charlemagne est couronné empereur en l’an 800, en pleine période gaonique. Les Vikings envahissent l’Angleterre (IXème siècle), Le Calife Haroun al-Rachid (celui des Mille et Une Nuits) règne à Bagdad. En Europe, on est encore loin de l’essor intellectuel, la plus ancienne université européenne (encore en activité aujourd’hui), l’université de Bologne, ne sera fondée qu’en 1088, (donc après la fin de la période gaonique). Et pendant ce temps, à Soura et Poumbedita, les Géonim dirigent le monde juif. 

Mais avant de plonger dans leur histoire, il faut comprendre une chose essentielle : comment ces Géonim ont-ils pu exercer une autorité sur un monde juif aussi dispersé ? Comment un Gaon à Bagdad peut-il influencer la vie d’une communauté à Kairouan, à Cordoue, ou même en Perse ? 

La réponse tient en un mot : le papier. 

En 751, dans les steppes d’Asie centrale près de la rivière Talas, les armées abbassides affrontent les Chinois de la dynastie Tang. La bataille elle-même n’a pas d’impact stratégique majeur, mais elle change le monde. Les prisonniers chinois que les Abbassides ramènent à Samarcande possèdent un secret précieux : la fabrication du papier. Dès 794, des ateliers de papeterie fonctionnent à Bagdad. Et soudain, le papier – moins cher, plus abondant que le parchemin – commence à circuler partout dans l’empire. 

Pourquoi est-ce important ? Parce que sans papier abordable, pas de révolution intellectuelle possible. Pas de livre accessible, pas de correspondance à grande échelle, pas de diffusion massive du savoir. Sans cette révolution technique, pas de lettres envoyées aux quatre coins du monde juif. Pas de responsa qui vont faire des Géonim les « juges suprêmes » du judaïsme. Nous y reviendrons en détail plus tard dans un nouvel épisode, quand nous parlerons de leur grande innovation. Mais retenez bien ceci : Bagdad, au IXe siècle, c’est le papier + les caravanes + l’effervescence intellectuelle. Un cocktail explosif. Et l’autorité des Géonim repose autant sur leur érudition que sur… du papier chinois arrivé par accident à Bagdad. 

Gardez cette idée en tête. Elle deviendra cruciale. 

COMMENT DEVIENT-ON GAON ?

Mais comment devient-on Gaon ? 

Il y a un système hiérarchique dans l’académie. Normalement, vous montez les échelons : d’abord étudiant, puis membre officiel de l’académie, puis vous grimpez les rangs jusqu’aux positions les plus élevées. MAIS – et c’est crucial – le Gaon n’est pas élu par ses pairs. Il est nommé par l’Exilarque (on va expliquer ce personnage plus tard, promis). 

Du coup, c’est un mélange de mérite et de politique. Certains Géonim étaient brillants, d’autres… moins. Robert Brody, le grand spécialiste de cette période, note sobrement que « des personnes de capacité moyenne » ont parfois atteint le gaonat, et que « sur 400 ans, seule une poignée de Géonim étaient des hommes exceptionnels qui ont laissé une empreinte durable sur le judaïsme. » 

Ces quelques géants ? Yehudai, Amram, Saadia (le plus grand), Sherira, son fils Hai, et Samuel ben Hofni. Retenez ces noms – surtout Saadia, à qui nous consacrerons tout un épisode. 

Les autres ? Ils ont fait leur travail. Ils ont dirigé leurs académies, répondu aux questions juridiques, présidé les assemblées. Ils ont maintenu l’institution. Mais leurs noms ne sont pas passés à la postérité. C’est un peu comme les présidents d’université : certains marquent leur époque, d’autres assurent simplement la continuité. 

SOURA VS POUMBEDITA : UNE RIVALITÉ FRATERNELLE

Deux académies. Deux Géonim. Une seule communauté juive babylonienne. 

C’est un peu comme Oxford et Cambridge, Harvard et Yale, Sciences Po et l’ENA. Deux institutions prestigieuses, une compétition permanente, mais aussi une reconnaissance mutuelle. 

Soura, c’est l’ancienne. La fondée par Rav au IIIe siècle. La plus prestigieuse traditionnellement. Celle qu’on appelle aussi « l’académie de droite » (yeshivat yamin) parce que lors des cérémonies officielles, son Gaon s’assoit à la droite de l’Exilarque – la place d’honneur. 

Poumbedita, c’est l’académie fondée par les disciples de Samuel après la destruction de Nehardea. Longtemps dans l’ombre de Soura, mais qui monte en puissance au fil des siècles. On l’appelle aussi « l’académie de l’exil » (yeshivat ha-golah). Et à la fin de la période gaonique, c’est elle qui produira les deux derniers géants : Sherira et son fils Hai. 

Entre les deux ? Une compétition féroce. 

Pour l’argent des donateurs. Pour le prestige. Pour attirer les meilleurs étudiants. Parfois des conflits ouverts éclatent – généralement autour de questions d’argent (quand une donation arrive sans préciser à quelle académie elle est destinée, qui la reçoit ?). Parfois une académie se divise en factions rivales, chacune avec son propre Gaon autoproclamé. 

Un exemple ? Au milieu du IXe siècle, l’académie de Soura se déchire. Amram ben Sheshna se proclame Gaon en compétition avec le Gaon « officiel. » Il émet des responsa, dirige sa propre faction, écrit même un livre de prières célèbre (dont nous reparlerons). Sherira Gaon, écrivant un siècle plus tard, pensait qu’Amram avait fini par être reconnu unanimement comme Gaon de Soura. Mais en réalité, il n’a probablement jamais eu ce consensus. C’était un Gaon « alternatif, » si vous voulez. 

Ces divisions pouvaient durer des années, voire des décennies. Finalement, après la mort de l’un des protagonistes, les factions se réunifiaient. Mais pendant ce temps, le spectacle n’était pas joli : deux hommes prétendant au même titre, chacun émettant des décisions juridiques, chacun réclamant les donations. 

Mais – et c’est fascinant – malgré ces tensions internes, face au reste du monde juif, les académies présentent un front relativement uni. « Nous sommes les héritières du Talmud de Babylone, nous sommes les autorités suprêmes. » Cette unité de façade est essentielle à leur pouvoir. 

 

Mais comment ces académies fonctionnent-elles concrètement au quotidien ? Comment s’organise la vie intellectuelle en leur sein ? Qui sont ces 70 membres dont parlent les sources ? Et qu’est-ce que ces mystérieux « mois de Kalla » où des centaines d’étudiants affluent de partout ? 

Rendez-vous dans la prochaine partie pour découvrir l’intérieur de ces institutions fascinantes, et comprendre pourquoi elles sont devenues les centres intellectuels du judaïsme mondial. 

À très bientôt !