Talmud Torah des parents : Les rabbins, épisode #18.3

30 décembre 2025

« Papa, maman, comment ça fonctionne dans une académie ? » Dans les parties précédentes, nous avons découvert Bagdad et le titre prestigieux de Gaon, puis nous avons fait connaissance avec les deux académies rivales, Soura et Poumbedita. Nous savons qu’elles se disputent l’argent, le prestige, les étudiants. Mais nous n’avons encore rien dit sur leur fonctionnement concret…

Alors aujourd’hui, entrons dans ces institutions. Voyons qui s’assoit où, comment se déroulent les débats, et surtout, découvrons ces moments extraordinaires – deux fois par an – où le monde juif entier semble converger vers Bagdad. 

L'ORGANISATION INTERNE : UNE HIÉRARCHIE SOPHISTIQUÉE

Comment fonctionnent-elles concrètement ? 

L’organisation interne est fascinante. Les sources nous disent que l’académie est structurée sur le modèle de l’ancien Sanhédrin. Le Gaon préside. Face à lui : 70 membres de l’académie, assis en sept rangées de dix personnes chacune. Chacun a sa place assignée selon son rang. Plus vous êtes savant, plus vous êtes respecté, plus vous êtes proche du Gaon. 

La première rangée, c’est l’élite : les sept « Allufim » (chefs), les plus grands érudits de l’académie. Puis les trois « Haverim » les plus éminents. Ce sont eux qui vont débattre directement avec le Gaon, qui vont présenter les analyses lors des sessions publiques (les sources historiques décrivent un idéal institutionnel, plus qu’une réalité parfaitement figée : dans la pratique, la composition et la rigidité de cette hiérarchie pouvaient varier selon les périodes et les académies). 

Et il y a aussi les « Tanna’im » : des récitateurs professionnels (à ne pas confondre avec les Tannaïm de l’époque de la Mishna). Pourquoi ? Parce que le Talmud n’est pas encore vraiment un « livre » qu’on lit. C’est un texte qu’on mémorise, qu’on récite, qu’on transmet oralement. Les Tanna’im sont les « disques durs » vivants de l’académie. Ils connaissent par cœur des traités entiers et peuvent les réciter à la demande. 

Tout cela se déroule dans une atmosphère formelle, presque théâtrale. Quand le Gaon entre, on se lève. Quand il parle, on se tait. S’il corrige quelqu’un, on accepte la correction. C’est très hiérarchisé, très ritualisé. Loin de l’ambiance décontractée des anciennes maisons d’étude que nous avions décrites dans les premiers épisodes. 

Souvenez-vous : dans les premiers temps du judaïsme rabbinique, Rabbi Yohanan était cordonnier, Rabbi Isaac forgeron. Ils étudiaient entre deux clients, assis par terre sur des nattes. Là, nous sommes dans quelque chose de beaucoup plus institutionnel, beaucoup plus formel. 

Mais deux fois par an, ça devient fou. 

LES MOIS DE KALLA : QUAND LE MONDE DÉBARQUE

Le Kalla. כלה en hébreu. Littéralement, ça veut dire « la fiancée » – mais ici, c’est l’assemblée générale, la grande session publique où tout le monde peut venir. 

Deux fois par an : le mois d’Adar (février-mars) et le mois d’Eloul (août-septembre). Pourquoi ces mois ? Parce que ce sont des périodes creuses dans le calendrier agricole. Les paysans peuvent laisser leurs champs. Les marchands peuvent interrompre leurs voyages. Et tout le monde converge vers Bagdad. 

Des centaines d’étudiants arrivent. De Babylonie, bien sûr, mais aussi d’Iran, du Yémen, parfois même de plus loin. Ils viennent pour un mois d’étude intensive. 

Voici comment ça marche : 

Avant le Kalla, on vous envoie un traité du Talmud à étudier. Disons, le traité Berakhot (les bénédictions). Vous avez plusieurs mois pour l’étudier chez vous, avec votre professeur local, vos compagnons d’étude. Vous préparez des questions, des objections, des analyses. 

Puis arrive Adar. Vous débarquez à Bagdad. Vous vous installez (chez de la famille, dans des auberges, où vous pouvez). Et là commence un marathon intellectuel d’un mois entier. 

Les sources géoniques du Xe siècle – notamment Nathan le Babylonien et la lettre de Sherira Gaon – décrivent l’intensité de ces sessions : pendant le Kalla, on ne dort pratiquement pas. Du matin jusqu’au milieu de la nuit, c’est l’étude, les débats, les prières intercalées, les repas pris à la hâte. 

Pendant trois semaines, chaque jour, les membres de la première rangée de l’académie – les Allufim – présentent leurs analyses du traité. Ils exposent les passages difficiles, les contradictions apparentes, les solutions qu’ils proposent. Quand ils arrivent à un passage qui pose problème, ils débattent entre eux. Le Gaon écoute en silence, observe, prend note. Puis il intervient, explique, tranche. Quelqu’un de la première rangée se lève alors et résume pour toute l’assemblée les arguments du débat. 

Vous écoutez. Vous prenez des notes (mentales, surtout – l’écrit est encore relativement rare). Vous discutez avec vos voisins. L’atmosphère est électrique. 

La quatrième semaine, ça devient encore plus intense. C’est l’examen. Individuellement. Le Gaon teste chaque membre du Sanhédrin, chaque étudiant. Si tu n’as pas bien préparé le traité ? Réprimande publique. Menace de retrait de ta bourse. Mais c’est aussi le moment où les autres membres de l’académie peuvent enfin parler, où les étudiants peuvent poser leurs questions. Les débats fusent. Et le Gaon intervient, arbitre, tranche, corrige ceux qui se trompent, félicite ceux qui ont bien compris. 

Et pendant tout le mois, le Gaon présente aussi les questions juridiques reçues de toute la diaspora : des centaines de questions venues de Kairouan, de Fez, d’Égypte, d’Espagne. Les érudits débattent, proposent des réponses. Le Gaon écoute, analyse, puis dicte sa décision au scribe. À la fin du mois de Kalla, toutes ces responsa sont relues devant l’assemblée entière, et le Gaon y appose son sceau. 

Enfin, le Gaon annonce solennellement quel sera le prochain traité à étudier pour le Kalla suivant. Vous rentrez chez vous avec ce nouveau devoir, et le cycle recommence. 

C’est un peu comme une conférence académique internationale, mais qui dure un mois, où tout le monde étudie le même texte, et où l’atmosphère mêle l’intense concentration intellectuelle et la joie presque festive de ces retrouvailles. 

Mais tout ça coûte cher. 

LE FINANCEMENT : UNE QUESTION CRUCIALE

Comment les académies survivent-elles financièrement ? C’est une question cruciale. Elles n’ont pas de budget de l’État. Elles dépendent entièrement de donations privées. 

Les sources de financement : 

  • Les étudiants riches contribuent (mais beaucoup d’étudiants sont pauvres) 
  • Les communautés juives envoient des donations 
  • Les marchands juifs prospères reversent une partie de leurs profits 
  • Un système de « territoires » (Reshut) : certaines régions sont assignées à Soura, d’autres à Poumbedita, et les donations de ces régions vont automatiquement à « leur » académie 

Ce système de Reshut est fascinant – et source de tensions constantes. 

Imaginez : vous êtes une communauté juive de Kairouan, en Tunisie actuelle. Vous voulez soutenir les académies babyloniennes. Mais laquelle ? Soura ou Poumbedita ? Si vous envoyez une donation sans préciser, qui la reçoit ? 

Traditionnellement, Soura recevait deux tiers des donations non-spécifiées, et Poumbedita un tiers. Pourquoi ? Parce que Soura était plus ancienne, plus prestigieuse. Mais au IXe siècle, Poumbedita monte en puissance et négocie un meilleur deal. Désormais, c’est moitié-moitié. 

Et puis il y a les territoires clairement assignés. Le Khorasan (en Iran actuel) appartient au Reshut de Poumbedita. Si une communauté du Khorasan envoie de l’argent, il va automatiquement à Poumbedita. Point final. 

Alors quand, au IXe siècle, l’Exilarque Uqba essaie d’usurper les revenus du Khorasan pour son propre usage, Poumbedita explose de colère. Les Géonim mobilisent leurs alliés – notamment de puissantes familles de banquiers juifs à Bagdad. Résultat ? Uqba est déposé et exilé hors du territoire abbasside.  

Les académies ne plaisantent pas avec leurs finances : déposer un Exilarque est un événement rarissime, qui montre à quel point les académies pouvaient mobiliser des forces économiques et politiques considérables. 

 

Mais attendez. Nous avons parlé des Géonim, de leurs académies, de leur organisation sophistiquée, de leurs sessions spectaculaires, de leur système financier complexe. Mais il y a un troisième personnage dans cette histoire, un homme puissant dont nous n’avons fait qu’entrevoir l’ombre. 

Un homme qui nomme les Géonim. Un homme qui peut les déposer. Un homme qui vit dans le luxe, négocie avec les califes, et prétend descendre du roi David lui-même. 

Un prince juif qui incarne le pouvoir politique, tandis que les Géonim incarnent le pouvoir religieux. 

Il est temps de faire sa connaissance. Il est temps de parler de l’Exilarque. 

Rendez-vous dans la prochaine partie pour découvrir ce personnage fascinant, et comprendre comment se joue le grand jeu du pouvoir dans le judaïsme babylonien. 

À très bientôt !