Rencontre avec François Hugonnier et … Paul Auster
À l’occasion de la 36ᵉ Journée de la Culture et du Livre Juifs, JEM Beaugrenelle accueillera le 30 novembre à 18h00 une conférence de François Hugonnier consacrée à une facette méconnue de Paul Auster : ses origines juives et l’empreinte discrète du trauma dans son œuvre. Spécialiste de l’écrivain, Hugonnier éclaire cette identité en marge, loin des canons de Bellow ou Roth. Pour préparer cette rencontre, il nous a accordé une interview exclusive à découvrir ci-dessous.
Cliquez ici pour vous inscrire et participer à la 36ème Journée de la culture et du Livre Juifs.
Comment s’est faite votre rencontre avec Paul Auster — en tant que lecteur, puis en tant que chercheur ? Y a-t-il un moment précis où vous avez su que son œuvre allait occuper une place centrale dans votre parcours ?
Je me souviens parfaitement de la découverte de Moon Palace. La voix de Marco Stanley Fogg au début du chapitre 2. J’ai été immédiatement envoûté par ce personnage qui quitte son appartement new-yorkais après avoir tout perdu, et qui laisse le hasard guider ses pas. J’étais en classe de seconde, en 1997 ou 1998, et la révélation a été foudroyante. Il y avait l’histoire, bien sûr, mais surtout, cette prose, cette voix, cette mélodie mystérieuse. J’ai toujours été passionné de musique, d’art et de littérature, mais cette écriture unique a tout de suite pris une place spéciale, je me souviens l’avoir reconnue en lisant plus tard un extrait de Leviathan lors d’un cours de traduction à la fac, en première année. Pendant mes études j’ai continué à découvrir son œuvre que j’ai dévorée : je me souviens de nuits entières passées à lire ses romans lorsque je vivais en Angleterre. Je suis rentré en France et me suis lancé dans la rédaction de deux mémoires de Master sur The Book of Illusions, Oracle Night et The Brooklyn Follies. C’est alors que j’ai rencontré Paul pour la première fois au Festival Etonnants Voyageurs, à Saint Malo, en mai 2005. Il m’a gentiment accordé un entretien malgré mon ignorance et mon jeune âge. À partir de cet instant, ma carrière s’est lancée. Il ne s’agissait plus de travailler mais de vivre ma passion. J’ai immédiatement commencé mes recherches de doctorat sur sa poésie de jeunesse et sur le trauma dans son œuvre de maturité, je me suis rendu aux archives de Columbia et à la New York Public Library. Paul Auster a pris une place de plus en plus centrale avec mes premières publications internationales, et la rencontre d’autres spécialistes. Je dirais donc qu’il y a eu deux moments clés : la première lecture de Moon Palace, et la rencontre improvisée à Saint Malo. J’ai repéré qu’il sortait des loges et je luis ai dit, au culot, « Hey, Paul ! ». Il a esquissé un grand sourire derrière ses lunettes noires, et m’a invité à quitter le Palais du Grand Large pour discuter dehors.
Vous avez eu l’occasion de le rencontrer et d’échanger directement avec lui. Quelle image personnelle gardez-vous de Paul Auster, de l’homme derrière l’écrivain ?
Au départ, c’était la figure d’un grand écrivain inaccessible, élégant et charismatique. Ses prises de paroles en public étaient d’une grande limpidité. Je l’ai ainsi vu s’exprimer à Saint Malo, à Paris, ou encore à Copenhague. Il n’était jamais prétentieux, et il s’exprimait avec confiance, avec sagesse et justesse. C’était un lecteur et un orateur exceptionnel. J’appréciais son détachement et son humour. Et puis lors de nos rencontres ultérieures, progressivement, j’ai appris à le connaître personnellement. Ce qui m’a frappé c’est sa capacité d’écoute, son intérêt pour l’autre, et son humilité. Lors de nos rencontres, on parlait de son écriture, bien sûr, des ses débuts en tant que poète, mais surtout on parlait de tout et de rien, des livres qu’on lisait, de musique, de l’actualité, de voyages, de politique américaine, des enfants. En 2017, à Copenhague, après une longue discussion tous les deux, assis sur un banc, les invités d’un pot secret (organisé en son honneur derrière des portes dérobées) ont quitté les lieux un à un. Nous étions un peu à l’écart, dans l’obscurité. Deux ou trois personnes sont venues lui serrer la main solennellement, en silence. Nous étions dans un bâtiment historique, aux boiseries sombre. Paul c’est alors tourné vers moi et m’a glissé : « On dirait un mariage… Ou un enterrement ! » Il était en grande forme ce jour-là. Quelques minutes auparavant, il m’avait déclamé de mémoire un poème extraordinaire de Stephen Crane, « In the Desert », en mimant une créature qui dévore son propre cœur. Époustouflant.
“Je retiens donc sa voix, et son sourire.”
Votre lien personnel à l’œuvre d’Auster est fort — vous lui avez consacré plusieurs publications et vous êtes membre fondateur de la Paul Auster Society et de la Paul Auster Library à l’université de Copenhague. Qu’est-ce qui vous a, à titre personnel, profondément touché chez lui ?
Son engagement. Paul était un auteur passionné, animé par un pulsion créatrice inépuisable. Écrire, pour lui, c’est un acte d’une grande profondeur même si la prose, très travaillée, est en apparence légère. Il passait des heures à réécrire, échec après échec, ce qui est très émouvant. Aussi, plus largement, il y a sa passion pour la littérature, pour l’écriture, pour les livres, et ses essais sont incontournables. En tant que chercheur en sciences humaines, j’y trouve beaucoup de sens, et je partage cet engagement.
Vous enseignez la littérature nord-américaine à l’université d’Angers. Comment vos étudiants réagissent-ils aujourd’hui à Paul Auster ? Que leur dit son œuvre, dans un monde saturé d’images et de bruits ?
Eh bien je me réjouis de constater que les étudiants apprécient beaucoup l’œuvre de Paul Auster. Et je crois que ça leur donne envie de lire. Je travaille par exemple avec les L3 sur Moon Palace, j’ai fait ce choix car le protagoniste a leur âge, le bel âge des premières fois et des grandes découvertes. Et ils accrochent, comme moi à l’époque ! Certain-e-s viennent me voir à la fin du CM et me demande des conseils de lecture sur d’autres romans de Paul. Son œuvre continue de fasciner. Comme le dit si bien Charles Bernstein, Paul Auster n’a pas juste des lecteurs, mais des fans, et j’espère que son œuvre continuera d’inspirer les générations futures.
Pour conclure : si vous deviez choisir un passage, une phrase ou une image de Paul Auster qui résume le mieux sa manière d’affronter le trauma et la mémoire, laquelle serait-ce ? Et pourquoi celle-là, précisément ?
Il y a une très belle phrase, trop longue pour être citée ici, qui exprime le surgissement du souvenir des tours du World Trade Center lors de la traversée du Pont de Brooklyn (dans Winter Journal, paru en 2012). Mais pour faire bref, je citerais une strophe de l’un de ses poèmes de jeunesse, « Choral », où il se définissait comme l’héritier des poètes juifs d’après 1945 :
Slowly,
you dip your finger into the wound
from which my voice
escapes
Tout y figure déjà : la blessure, l’effraction au sens clinique du terme « trauma », et surtout, la voix qui filtre à travers le temps, à travers la mémoire et l’histoire, à travers le corps aussi, cette voix qui demeure, et qui exprime, quitte à exprimer l’inexprimable.