Édito : Pour qui va donc lever le pain ?
La matza n’est pas le pain de la liberté, mais le pain du souvenir de l’esclavage. Techniquement, culinairement, elle n’est que l’amorce du pain, puisque la cuisson est interrompue 18 minutes après le début de la préparation avant que ne commence le processus de fermentation, de levure et de gonflement. Elle est le pain suspendu.
La matza est mémoire de la vie dure, cette vie dans laquelle il n’y a pas de place pour le gonflement de soi, dans laquelle il n’y a ni repos ni jouissance ni réjouissance d’aucune sorte, elle est le pain de la hâte, de l’urgence, de l’instant à saisir, de la bonne décision à prendre dans l’instant car il fallait sortir d’Egypte Be’hipazon, בְּחִפָּז֔וֹן, à la hâte. Elle est le pain arrêté, lorsque le temps a suspendu son vol, elle est l’absence de futur. Si nous répétons le rituel chaque année, c’est pour témoigner avec la matza que nous ne sommes jamais vraiment libres, et ce, pour une simple raison : on ne naît pas libre – absurdité rousseauiste – mais on peut le devenir au moins un peu si on parvient à se débarrasser de certaines de nos dépendances pour vivre une vie digne d’être vécue, une vie juive pour ce qui nous concerne. Pour qu’un jour le pain se lève.
Voilà le secret de la vie juive que nous devons apprendre à nos enfants, car il vaut mieux commencer tôt à méditer l’absence de liberté : tard, l’adulte, souvent possédé par ses biens, esclave de ses avoirs quand il en a, finit blasé et n’a plus le courage de lutter, alors que jeune on a l’énergie et la vivacité pour apprendre et ne pas reproduire les aveuglements des plus âgés.
C’est pour cela que Pessa’h est faite pour les enfants, pour qu’ils fassent de leur vie une ode à la libération, à la leur, et, comme l’on ne se libère jamais seul, mais toujours à plusieurs, ce qu’ils doivent apprendre, à celle du peuple auquel ils appartiennent, au peuple juif.
Pessa’h leur offre la méthode de la libération : on ne se libère qu’en se soumettant à la loi. Il n’y a pas de Pessa’h sans Chavouot, sans don de la loi. On ne devient autonome que si d’abord on se reconnait et s’accepte comme sujet d’une loi extérieure, avant de pouvoir chacun devenir sa propre loi, devenir de plus en plus autonome. L’hétéronomie – la loi externe qui s’impose, la loi morale qui ordonne de respecter l’intégrité, la dignité de tout être humain – est le chemin vers l’autonomie, vers la loi intérieure.
Sans loi pas de libération possible. Sans loi, nous restons esclaves de nos pulsions, de nos passions tristes, de nos caprices, de nos convoitises. Sans loi, nous ne sommes que cela, un être de suffisances. La matza est la figure de l’absence d’orgueil, du démenti à nos égos hypertrophiés. Pessa’h met en garde contre le gonflement de l’orgueil ; elle est cette pédagogie-là.
C’est pour cela que Pessa’h est déjà seder, ordre, loi, instruction pour que nous puissions cheminer dans ce temps de la libération. Manger de la matza, c’est sentir la saveur du temps qui passe, sentir qu’à la fois il nous martyrise, et qu’à la fois il est l’instrument de notre émancipation si nous savons nous en servir, qu’il est court, très court – 8 jours de fête pour se mettre en chemin, que la brièveté des jours nous commande de ne pas remettre à plus tard, à procrastiner croyant qu’on aura toujours le temps. Le temps, on ne l’a pas. Quand on comprend qu’il est notre fugitif préféré – il faut parfois passer 40 ans au désert pour l’admettre, pour s’extraire de la Beit avadim, de la maison de tous les esclavages, de toutes les tyrannies – alors le temps de la libération peut éclore et le pain lever mais sans l’orgueil, et devenir le vrai pain de la liberté. C’est la raison pour laquelle les juifs sont les avocats de la démocratie, car c’est le régime qui par essence fait droit à la liberté de chacun, qui par essence érige des contrepouvoirs contre le pouvoir. C’est se renier que de l’oublier, ici ou en Israël.
Que le pain se lève donc pour tous les opprimés, pour tous les peuples bafoués, humiliés, outragés, qu’il se lève pour les ukrainiens que Poutine veut ramener à la condition de serfs, qu’il se lève pour les iraniens, victimes d’un régime totalitaire assoiffé de sang, pour les libanais, otages du Hezbollah.
C’est le combat des Juifs. C’est notre façon de diffuser un peu de lumière dans ce monde en grand désordre qui en rabat pour la force et l’esclavage. Comment sinon pourrions-nous prétendre être Or Goyim, א֣וֹר גּוֹיִ֔ם, lumière des nations ?
Pessa’h cacher vesamea’h
Jean-François Bensahel
Président de Judaïsme En Mouvement