Pessa’h 5786 : Les 4 enfants et tous les autres…
Nous les retrouvons chaque année en ouvrant notre haggada : 4 invités un peu spéciaux à la table du seder, quatre enfants qui ne sont pas de notre famille mais sont présents dans chaque famille…
Il y a חָכָם – le sage, רָשָׁע – le méchant, הַתָּם – le simple, l’innocent et celui qui וְשֶׁאֵינוֹ יוֹדֵעַ לִשְׁאוֹל – ne sait pas poser de question. Le message est clair : chacun a sa place à la table du Seder.
La tradition aime cette symbolique des « quatre ». À Souccot déjà, le bouquet de Loulav rassemble quatre espèces comme autant de types de juifs. Et là encore, notre obligation est de les maintenir tous ensemble réunis.
Mais nous le savons, entre l’idéal et la réalité, il y a parfois une mer à traverser… Un commentaire très célèbre du Rabbi de Loubavitch parle d’un cinquième fils : celui qui n’est même pas venu à la table du seder. Le plus perdu des enfants n’est pas le racha qui s’oppose, mais celui qui n’est même pas là : par rejet ou simplement parce qu’il ignore jusqu’à l’existence de cette soirée. Son absence nous empêche de nous réjouir totalement, de nous libérer complètement.
A Pessa’h, la mitzva n’est pas de commémorer la sortie d’Egypte mais bien de la revivre, de nous libérer nous-même. Pessa’h, ce n’est pas un musée de la Liberté, c’est un laboratoire de libération. Rien n’est jamais définitivement gagné, mais rien non plus n’est irrémédiablement perdu. Même le cinquième enfant peut, un jour, frapper à la porte.
La littérature contemporaine a beaucoup mis en avant une autre lecture du passage des 4 fils. Ils ne sont pas seulement quatre personnes différentes, mais quatre étapes de la vie ; ou même quatre états intérieurs. Il y a l’enfance naïve du tam, l’adolescence contestataire du racha, la maturité studieuse du ‘hakham… Nous sommes tous, tour à tour, chacun des quatre. Ne l’oublions pas quand nous serons face à la réalité de notre table du seder en famille ou en communauté.
Le soir du Seder a ses paradoxes. Le Seder commence très « ordonné » – comme son nom l’indique – et finit souvent beaucoup moins discipliné. Ici, un convive finit affalé sur le canapé avant la fin, là un cousin qui s’était héroïquement retenu de parler politique, se lâche à la quatrième coupe, ou encore là-bas le tonton A qui répète « Assooooour » (c’est interdit) à chaque bavardage, fera un canon avec le le tonton B qui compte frénétiquement les pages restantes de la Haggadah en gémissant : « Il reste encore tout ça ?! »
À la table du Seder, nous sommes face les uns aux autres, avec nos impatiences, et nos fous rires. Nous nous efforçons, autant que possible, de « refaire famille ». Et quand les ruptures nous ont empêchés de nous retrouver cette année, nous voulons croire à des lendemains meilleurs.
Quand nous prononçons לְשָׁנָה הַבָּאָה בִּירוּשָׁלַיִם l’an prochain à Jérusalem, nous ne parlons pas seulement d’un rêve messianique géographique, qui consisterait à nous retrouver tous quelque part entre le Kotel et Mahane Yehouda. Nous parlons aussi de l’espoir de voir notre peuple capable de se réunifier, quelles que soient nos distances, nos positionnements religieux ou politiques. Une Jérusalem intérieure. Une ville, qui serait enfin en paix, où les quatre enfants – et même le cinquième – trouvent enfin leur place autour de la même table.