Talmud Torah des parents : Les rabbins, épisode #18
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins, épisode #18 partie A : "Papa, maman, les rabbins déménagent à Bagdad"
Dans nos derniers épisodes, nous avons fait une pause dans notre grande fresque historique pour explorer comment les rabbins ont transformé les fêtes juives après la destruction du Temple. Nous avons vu Souccot passer d’un spectacle national à une expérience familiale intime, Sim’hat Torah naître de la victoire du cycle babylonien sur le cycle palestinien, et Marcheshvan – ce mois apparemment vide – nous enseigner que le judaïsme rabbinique est assez grand pour contenir les contradictions.
Mais revenons à notre histoire principale :
Rappelez-vous où nous en étions : nous avions laissé nos rabbins au VIe siècle, en Babylonie – c’est-à-dire grosso modo l’Irak actuel, pour ceux qui suivent avec Google Maps. À cette époque, le grand projet rabbinique vient tout juste de s’achever : le Talmud de Babylone, cette immense encyclopédie de débats juridiques et théologiques, a été compilé après trois siècles de discussions entre les Amoraïm (littéralement les « interprètes » ou « ceux qui disent », les rabbins qui ont débattu de la Mishna entre le IIIe et le VIe siècle). Puis le tout a été finalisé par les mystérieux Savoraïm (les « raisonneurs » ou « ceux qui réfléchissent », une génération de rabbins dont on ne sait presque rien mais qui, au VIe siècle, ont lissé, clarifié et stabilisé le texte du Talmud).
Le judaïsme babylonien de cette époque s’organise autour de deux grandes académies rabbiniques – imaginez des universités talmudiques avant l’heure : celle de Soura (fondée vers 220 par un certain Rav, un des pères fondateurs du Talmud babylonien) et celle de Poumbedita (fondée peu après par son collègue et rival intellectuel, Samuel). Ces deux villes, situées le long de l’Euphrate au sud de Bagdad, sont devenues les deux pôles du savoir juif. C’est là que les rabbins enseignent, débattent, et que se forgent les règles qui vont gouverner la vie juive.
Et puis, au VIIe siècle, l’histoire prend un tournant inattendu : l’islam surgit des déserts d’Arabie et conquiert le Moyen-Orient en quelques décennies.
Nous avons vu dans l’épisode 12 comment cette conquête islamique a, paradoxalement, renforcé l’autorité des rabbins. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur le statut que l’islam impose aux juifs (et aux chrétiens) : le statut de dhimmi. En gros, les dhimmis sont des « protégés » – un terme qui sonne mieux qu’il n’est en réalité. Certes, ils peuvent pratiquer leur religion, mais moyennant des restrictions humiliantes : taxe spéciale (la jizya), interdiction de construire de nouvelles synagogues, obligation de se distinguer vestimentairement, etc. Bref, c’est discriminatoire, ce n’est pas la liberté religieuse telle qu’on l’entend aujourd’hui.
Mais – et c’est là le paradoxe – en échange de cette soumission, les autorités musulmanes accordent aux communautés juives une autonomie interne considérable. Tant que vous payez vos impôts et ne faites pas de vagues, vous gérez vos affaires vous-mêmes. Et qui va gérer ces affaires ? L’Exilarque (littéralement « chef de l’exil » en grec, en hébreu Rosh Galuta), le chef politique, mais de plus en plus, pour tout ce qui touche à la loi et au quotidien… ce sont les Rabbins.
Ce n’est pas que les rabbins n’avaient aucun pouvoir auparavant : sous l’empire perse sassanide, l’exilarque représentait déjà officiellement les juifs, les académies talmudiques avaient déjà autorité, et certains rabbins entretenaient même des relations privilégiées avec les rois perses. Mais le statut de dhimmi codifie et généralise cette autonomie à une échelle inédite. Vous avez un litige commercial ? Vous allez voir le rabbin. Un problème de mariage ou de divorce ? Le rabbin. Une question d’héritage ? Le rabbin. Ce qui était une pratique coutumière devient un système juridique reconnu et encadré par le pouvoir musulman.
Deux siècles plus tard, en 762, le calife abbasside Al-Mansour fonde une nouvelle capitale qui va changer la face du monde : Bagdad. Et c’est dans cette ville extraordinaire que l’histoire du judaïsme rabbinique va prendre un tournant décisif.
Nous avions promis, depuis l’épisode 8, de vous parler des Gueonim, ces « Excellences » qui vont marquer le judaïsme pendant près de cinq siècles. Aujourd’hui, nous tenons enfin cette promesse. Mais attention : l’histoire des Gueonim est si riche, si importante, qu’il nous faudra plusieurs épisodes pour la raconter. Aujourd’hui, nous commençons par le commencement : le décor, le contexte, et ce mystérieux titre qui change tout.
Alors, accrochez-vous. Nous partons pour Bagdad.
BAGDAD, CAPITALE DU MONDE
Imaginez-vous à Bagdad au milieu du IXe siècle.
Vous êtes dans la capitale de l’empire abbasside, la ville la plus riche, la plus peuplée, la plus sophistiquée du monde à cette époque. Environ un demi-million d’habitants – un chiffre absolument vertigineux pour l’époque, quand Paris (qui s’appelle déjà comme ça au IXe siècle !) compte à peine 20 000 âmes. Le calife réside dans un palais somptueux, entouré de jardins irrigués qui font pousser des fruits exotiques. Des caravanes arrivent de Chine chargées de soie et d’épices, d’autres reviennent d’Espagne avec de l’or et de l’argent. Les marchands parlent persan, arabe, grec, hébreu, turc.
Dans le quartier intellectuel, autour de la célèbre Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma), des savants traduisent Aristote du grec à l’arabe, débattent de philosophie, construisent des observatoires astronomiques, calculent la circonférence de la Terre. Des médecins persans côtoient des mathématiciens indiens. On discute de théologie dans les mosquées, de médecine dans les hôpitaux, de poésie dans les jardins.
Et dans tout ça, il y a les Juifs.
Ils sont nombreux, prospères, bien intégrés. Certains sont des marchands qui voyagent de l’Espagne à la Chine – on les appelle les Radhanites, et ils parlent six ou sept langues : arabe, persan, grec, latin, slave, sogdien, etc. D’autres sont banquiers, médecins, artisans. Ils ont leurs quartiers, leurs synagogues, leurs écoles. Et surtout, ils ont leurs académies : les grandes Yeshivot de Soura et Poumbedita (Soura est située près de l’actuelle Najaf, Poumbedita correspond à Faḥriyya/Anbar, plus au nord).
Attendez : Soura et Poumbedita ?
Ces villes de province dans la Babylonie profonde ?
Ces académies fondées déjà au IIIᵉ siècle, à l’époque des Amoraïm ?
Oui. Ce sont elles – et non Bagdad – qui sont le cœur du monde juif, l’endroit où la Loi se discute, où l’autorité se construit, où le Talmud continue de vivre.
Eh bien justement, voilà la nouveauté : vers la fin du IXe siècle, les académies déménagent à Bagdad. Hayya ben David, qui devient Gaon de Poumbedita en 889-890, est décrit dans les sources comme « le premier des Gueonim à habiter à Bagdad. » Quelques décennies plus tard, Soura suit progressivement le mouvement. En 928, quand le grand Saadia Gaon prend ses fonctions à Soura, l’académie est bel et bien installée dans la capitale.
Pourquoi ce déménagement ? Pour la même raison que les sièges sociaux des grandes entreprises s’installent dans les capitales : c’est là que se trouvent l’argent, le pouvoir et l’action. Les académies ont besoin de donations pour survivre, et les donateurs riches vivent à Bagdad. Elles ont besoin de contacts avec les autorités musulmanes, et ces autorités siègent à Bagdad. Elles veulent attirer les meilleurs étudiants, et les étudiants ambitieux viennent à Bagdad.
Mais – détail charmant – elles gardent leurs noms anciens. Comme une université qui déménage mais conserve son identité historique. On continue à parler de l’académie de Soura et de l’académie de Poumbedita, même si les deux sont désormais installées dans des quartiers différents de la même ville.
Dans ce contexte urbain, cosmopolite, intellectuellement effervescent, les académies vont se transformer. De centres d’étude locaux, elles vont devenir des institutions internationales. Et leurs dirigeants – ceux qui répondent aux questions venues d’Espagne, du Maghreb, du Yémen, de toute la diaspora – vont acquérir un nouveau titre, plus majestueux, plus impressionnant : Gaon.
UN TITRE MYSTÉRIEUX
Gaon. גאון en hébreu.
Le mot signifie « fierté, » « splendeur, » « excellence. » Le genre de terme qu’on utilise dès le Tanakh pour désigner ce qui est majestueux, exceptionnel. Le pluriel : Gueonim (גאונים).
Le titre complet, en fait, est « Rosh Metivta Gaon Yaakov » – littéralement « Chef de l’académie, Fierté de Jacob, » une référence au Psaume 47 verset 5. En français moderne, on pourrait traduire par « Son Excellence » – le même genre de titre qu’on réserve aujourd’hui à un ambassadeur ou à un ministre.
Mais d’où vient ce titre, et surtout, quand commence-t-on à l’utiliser ? C’est là que les choses deviennent floues. Les sources sont peu claires sur la date exacte. Ce qu’on sait, c’est qu’au VIIe siècle, on parle encore simplement de « Rosh Yeshiva » (chef d’académie). Le titre de Gaon apparaît progressivement, et au IXe siècle, il est pleinement établi. C’est comme si, avec la montée en puissance de Bagdad et l’expansion du monde musulman, les dirigeants des académies avaient eu besoin d’un titre plus prestigieux, plus majestueux, à la hauteur de leur nouvelle stature internationale.
Imaginez que vous êtes le directeur d’une université prestigieuse, mais qu’au lieu de vous appeler « Monsieur le Directeur, » tout le monde vous appelle « Son Excellence. » Ça donne une idée du prestige du titre.
Mais qui étaient vraiment ces hommes qui portaient un titre si prestigieux ? Quand commence leur autorité ? Sur quoi cette autorité est-elle fondée ? Comment accède-t-on à cette fonction suprême ? Et surtout, quel pouvoir réel détiennent-ils sur le monde juif dispersé de l’Espagne à la Perse ?
Pour saisir concrètement ce que représente un Gaon : c’est l’homme qui reçoit une lettre du fin fond de l’Espagne demandant « Ma femme est enceinte : doit-elle jeûner pendant Kippour ? » ou encore… « J’habite dans une ville avec neuf boucheries casher et une non casher. J’ai trouvé un poulet dans la rue… puis-je le manger ? » et dont la réponse va faire loi pour tout le monde juif. C’est la centralisation absolue.
Ces questions cruciales, nous les explorerons dans la suite de cet épisode. Car l’histoire des Gueonim n’est pas simplement celle de quelques érudits distingués. C’est l’histoire d’une révolution dans l’organisation du judaïsme, d’une centralisation sans précédent de l’autorité rabbinique, et d’une transformation qui va marquer le judaïsme pour un millénaire.
La suite… au prochain épisode !