TT des parents : Les rabbins – Episode #17
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins, épisode #17 « Papa, maman, les rabbins ont oublié novembre ? »
Début novembre. Enfin, façon de parler : début Marcheshvan. Les enfants retournent à l’école après les vacances de la Toussaint. Les Juifs, eux, se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir faire de ce mois complètement vide. Après le marathon de Tichri – Roch Hachana, Yom Kippour, Souccot, Chemini Atseret, Sim’ha Torah – le calendrier juif fait une pause. Tout le mois : rien. Pas une seule fête. Pas même un petit jeûne pour se rappeler qu’on existe.
C’est comme si les rabbins s’étaient dit : « Bon, là il faut vraiment qu’on se repose. Un mois complet sans rien. »
Mais d’où vient ce nom bizarre, Marcheshvan ?
Bienvenue dans le mois le plus mystérieux du calendrier juif.
UN MOIS AVEC UN PROBLÈME D'IDENTITÉ
SI on ouvre la Torah, on trouvera exactement… zéro mention de « Marcheshvan » ou « Heshvan ». À la place, dans le livre des Rois (I Rois 6:38), quand on parle de l’achèvement du Temple de Salomon, on lit : « La maison fut achevée dans toutes ses parties et selon toute sa forme, dans le mois de Bul (בּוּל), qui est le huitième mois. »
Bul ! Voilà le nom original, cananéen. Un mot qui, selon la Talmud de Jérusalem (Roch Hachana 1:2), viendrait du fait que c’est le mois où les feuilles tombent (novel – נובל), où la terre devient de la boue (bul – בול) à cause des pluies, et où il faut mélanger (bolel – בולל) la nourriture pour les animaux à l’intérieur parce que l’herbe a disparu des champs. D’autres disent que Bul vient de yevul (יבול) – la récolte – parce que c’est le mois où on ramène tout à l’intérieur.
Mais ensuite, quelque chose change. Après l’exil babylonien, les Juifs reviennent avec de nouveaux noms de mois. Et Bul devient… Marcheshvan.
Pourquoi ce changement ? La Talmud de Jérusalem (Rosh Hashana 1:2) l’explique simplement : les noms des mois que nous utilisons aujourd’hui – Nisan, Iyar, Sivan, Tammouz, Av, Eloul, Tishri, Marcheshvan, Kislev, Tevet, Shevat, Adar – sont tous des noms babyloniens, adoptés pendant l’exil. Les archéologues ont d’ailleurs retrouvé dans des inscriptions assyriennes et babyloniennes que le huitième mois s’appelle Arahsamna (en akkadien : waraḫsamna). Un mot qui signifie littéralement : « mois-huit ». Arah (mois) + samna (huit). C’est de là que vient « Marcheshvan » : une déformation hébraïsée de ce nom babylonien.
Affaire réglée ? Pas si vite.
LE MYSTÈRE DU "MAR"
Le début du mot, Mar, fait partie de l’origine étymologique babylonienne. Mais en hébreu, mar (מַר) veut aussi dire… « amer » (penser au maror de Pessa’h). Et là, évidemment… les rabbins vont se régaler !
Première interprétation : l’amertume des fêtes absentes
L’explication populaire, celle que tout le monde connaît : ce mois est mar, amer, parce qu’il n’y a pas de fêtes. Après la joie débordante de Tishri, Marcheshvan arrive avec son vide. Pas de Yom Tov, pas de jours chômés, rien. Juste le quotidien. C’est amer.
Deuxième interprétation : les gouttes de pluie
Certains (comme le Pri Chadash) disent que mar ne veut pas dire « amer » mais « gouttes », comme dans Isaïe 40:15 où le prophète parle des nations comme de « gouttes d’eau » (mar – מַר). Marcheshvan serait donc le « mois des gouttes », celui où commencent les vraies pluies en Terre d’Israël.
Troisième interprétation : le mois « maître » du calendrier
Rabbi Shmuel ben David Halevi (1625-1681), dans son Naḥalat Shivah, propose une autre lecture : mar n’est pas « amer », mais un titre de respect, comme dans Mar Zutra (« Maître Zutra ») ou Amar Mar (« le maître dit ») du Talmud. Marcheshvan serait donc le « Maître Cheshvan », le mois important qui détermine la structure de l’année. Car c’est à partir de lui que se règle la longueur des mois et, autrefois, le rythme de tout le calendrier : selon que Marḥeshvan et Kislev comptent vingt-neuf ou trente jours chacun, l’année devient « courte » (ḥasera), « ordinaire » (kesidra) ou « complète » (shlema). Même s’il rejette finalement cette étymologie et conclut que Marḥeshvan est un nom propre venu de Babylone, l’idée demeure belle : le mois sans fête est en réalité celui qui ordonne le temps.
Quatrième interprétation : le changement de Jéroboam
Rabbi Yechiel Michel Epstein (19e siècle) suggère que mar signifie « changer » ou « échanger » (comme temurah – תמורה). En effet, après la division du royaume, Jéroboam a créé une fête alternative à Souccot, qu’il a déplacée au huitième mois pour empêcher ses sujets d’aller en pèlerinage à Jérusalem. Marcheshvan serait donc « le mois du changement » – un rappel de cette trahison.
Et l’ironie ? Le mot mar signifie aussi « amer ». Double sens : Jéroboam a « changé » le calendrier, et cette décision a causé de l’« amertume » au peuple juif.
Et comme si cela ne suffisait pas, la tradition n’a pas manqué d’autres trouvailles : Rabbi Yechiel de Trani le relie à rochesh (bouillonner) – les pluies qui bouillonnent. Le Rebbe de Ruzhin : nos lèvres rochesh (murmurent) encore des prières de Tishri. Samson Raphael Hirsch : cheshekh (silence) – le calme après Tishri. Et certains manuscrits médiévaux disent simplement « Shvan », sans le Mar.
LE GÉNIE DE LA CONTRADICTION
Alors, quelle est la bonne réponse ?
Un rabbin répondrait : « Pourquoi choisir ? »
Comme le dit le Talmud dans le traité Erouvin : אלו ואלו דברי אלוהים חיים – « Celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant »
Face à un mot d’origine probablement babylonienne (« mois-huit »), les rabbins et commentateurs ont créé toute une série d’explications alternatives. Linguistiques, théologiques, morales, historiques. Et elles coexistent. Toutes. En même temps.
Dans certaines communautés, on évite les mariages pendant Marcheshvan à cause du mar qui signifie « amer » – mauvais présage. Dans d’autres, on se moque de cette superstition parce que mar n’est même pas un mot hébreu. Les deux approches existent, côte à côte.
C’est ça, le génie rabbinique. Pas d’imposer UNE vérité unique, mais de créer un espace où plusieurs vérités dialoguent.
Pensons à tout ce que nous avons vu dans cette série. Le cycle de lecture ? Pendant des siècles, deux systèmes ont coexisté : triennal en Judée-Galilée, annuel en Babylonie. La soucca est-elle temporaire ou permanente pendant Souccot ? Débat talmudique, deux opinions, pas de vainqueur. Danser avec la Torah à Sim’ha Torah ? Ça dépend à qui on demande.
Le judaïsme rabbinique n’est pas une monarchie avec un seul roi qui décrète LA Vérité. C’est un chœur polyphonique où chacun chante sa partie. Même quand ça se contredit.
LA LEÇON DU MOIS VIDE
Il y a quelque chose de beau dans ce mois sans fêtes. Après l’intensité de Tishri, Marcheshvan dit : « Respire. Vis ta vie normale. Être juif c’est aussi profiter du quotidien. Et puis… on a toujours Chabbat ! »
Certains mystiques hassidiques l’ont magnifiquement exprimé : justement parce qu’il n’y a pas de fêtes, Marcheshvan est le mois où on apprend à trouver Dieu dans l’ordinaire. Pas dans le shofar ou la Soucca, mais dans le métro, le café du matin, la conversation avec un collègue.
Et peut-être que c’est aussi une leçon sur le pluralisme rabbinique : il y a de la place pour tout. Pour les fêtes et pour les jours ordinaires. Pour l’étymologiste et pour le mystique. Pour celui qui voit l’amertume et pour celui qui voit l’honneur.
Marcheshvan nous dit : le judaïsme est assez grand pour contenir les contradictions. Les débats. Les voix multiples. Ce n’est pas un bug, c’est une feature.
Si on ne peut même pas se mettre d’accord sur ce que signifie le nom d’un mois, comment pourrait-on prétendre avoir la vraie vérité unique sur Dieu, la Torah, ou le sens de la vie ?
Le judaïsme rabbinique nous apprend l’humilité intellectuelle. Tu as une interprétation ? Formidable. Ton voisin en a une autre ? Encore mieux. Maintenant, asseyez-vous et débattez. Sans gagnant. Sans perdant. Juste deux voix dans une conversation qui dure depuis trois mille ans.
Même Marcheshvan, ce mois apparemment vide, est rempli de sens. Il suffit de savoir écouter toutes les voix qui tentent de nous l’expliquer.
La prochaine fois que tu verras « Marcheshvan » sur un calendrier, souris. Dans ce mot bizarre se cache toute la complexité magnifique du judaïsme rabbinique : babylonien et révélé, amer et honorifique, vide et plein de sens.
Et cette capacité à tenir ensemble les contraires… nous n’avons pas fini d’en parler. L’histoire des rabbins continue.
La suite… au prochain épisode !