TT des parents – Les rabbins, hors série #2
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins - « Papa, maman, pourquoi les rabbins ont des prénoms aussi bizarres ? »
בֶּן בַּג בַּג אוֹמֵר, הֲפֹךְ בָּהּ וְהַפֵּךְ בָּהּ, דְּכֹלָּא בָהּ. וּבָהּ תֶּחֱזֵי, וְסִיב וּבְלֵה בָהּ, וּמִנַּהּ לֹא תָזוּעַ, שֶׁאֵין לְךָ מִדָּה טוֹבָה הֵימֶנָּה:
Ben Bag Bag disait : retourne-la, retourne-la encore – car tout est en elle. Contemple-la, vieillis et use-toi en elle. Ne t’en détourne pas – car il n’est rien de mieux pour toi.
– בֶּן בַּג בַּג, Mishna Avot 5:22
Voilà. Fin de la Mishna Avot. Clôture du traité le plus lu, le plus commenté, le plus aimé de toute la littérature rabbinique, parfois aussi connu sous le nom de « Maximes/Ethique des Pères ». Un appel magnifique à ne jamais cesser d’étudier la Torah. Bouleversant. Profond. Et signé par quelqu’un qui s’appelle…
Ben Bag Bag.
Prenez un instant.
Ben Bag Bag !!!
Et juste après lui, le dernier sage cité dans Avot – la toute dernière voix du traité – s’appelle בֶּן הֵא הֵא. Ben He He. Son message est tout aussi sublime : « La récompense est proportionnelle à l’effort » Sa signature : un bégaiement.
Qui sont ces gens ? D’où viennent ces noms ? Est-ce que quelqu’un, à un moment donné, a regardé ces deux sages et s’est dit : peut-être qu’on pourrait leur trouver des prénoms un peu plus… dignes ?
Et surtout : pourquoi le Talmud – ce monument de précision philologique, ce texte qui a consacré des pages entières à l’orthographe d’un seul verset – nous présente-t-il des sages avec des noms pareils sans sourciller ?
Bienvenue dans le monde des prénoms rabbiniques. Un monde où se lit, couche par couche, toute l’histoire d’un peuple qui n’a jamais cessé de voyager.
UN NOM, C'EST UNE ARCHIVE
Avant d’aller plus loin, une observation simple : dans l’Antiquité, les noms ne sont pas des étiquettes arbitraires. Un prénom dit quelque chose, transmet toujours un sens – une espérance, une appartenance, une origine. Il porte la trace de la langue dans laquelle on a grandi, du peuple parmi lequel on a vécu, du monde culturel qui vous a formé.
Regardez la galerie des sages talmudiques. Vous y verrez une collection absolument stupéfiante d’influences : hébreu biblique, araméen, grec, latin, persan, arabe. Parfois tout ça sur trois générations dans la même famille.
Le prénom d’un rabbin, c’est un carnet de voyage.
COUCHE N°1 : L'HÉBREU BIBLIQUE, OU LE RÊVE DES ORIGINES
La couche de base, l’évidence : les grands noms de la Bible. Yehoshoua, Eliezer, Yehuda, Shimon, Yits’hak. Des noms qui affirment une continuité, un héritage, une appartenance directe au monde des patriarches et des prophètes.
Mais même cette couche-là n’est pas aussi pure qu’elle n’y paraît. Mordekhaï – le héros du livre d’Esther, nom hébreu s’il en est dans l’imaginaire juif – est vraisemblablement dérivé de Marduk, le grand dieu babylonien. Ramené de l’exil comme souvenir, hébraïsé avec le temps, oublié dans sa poche l’étiquette d’origine.
Sa cousine אֶסְתֵּר n’est pas en reste : son nom est souvent rapproché soit d’un mot persan apparenté à “étoile”, soit du nom akkadien de la déesse mésopotamienne Ishtar – les spécialistes débattent encore du point précis. La Torah le sait très bien – elle lui donne d’ailleurs un double nom : son nom hébreu, הֲדַסָּה (Hadassa, « myrte »), et son nom persan, Esther, celui par lequel le monde entier la connaît. Deux noms, deux mondes, une seule femme.
Et si l’on remonte encore plus loin – bien avant Babylone, bien avant la Perse – on trouve מֹשֶׁה. Moïse. Le personnage qui traverse toute l’histoire biblique, celui dont le nom est prononcé dans chaque synagogue du monde à chaque lecture de la Torah. Son nom vient très vraisemblablement de la racine égyptienne msi – « né de », « engendré de », « tiré de » – un type de nom extrêmement courant sous le Nouvel Empire : Thoutmosis, Ramsès, Amenmose. La Torah propose bien une étymologie hébraïque : « car je l’ai tiré des eaux » (ki min ha-mayim meshitihu – כִּי מִן הַמַּיִם מְשִׁיתִהוּ). Et ce qui est remarquable, c’est que cette réinterprétation hébraïque ne trahit pas le sens égyptien – elle le reproduit exactement, en le glissant dans un contexte narratif précis. Msi en égyptien : « tiré de », « né de ». Meshitihu en hébreu : « je l’ai tiré ». Même sens, autre langue, nouvelle histoire. Le fondateur du judaïsme s’appelle d’un nom égyptien – et personne n’a jamais jugé utile de le changer.
La pureté hébraïque, déjà, commence à raconter d’autres histoires.
COUCHE N°2 : L'ARAMÉEN, OU LA LANGUE DU QUOTIDIEN
Les Juifs reviennent de Babylone au VIe siècle avant notre ère. Ils rapportent dans leurs bagages une langue : l’araméen. Et avec la langue, des noms. Dans les livres tardifs comme Esdras, Néhémie ou Chroniques, on voit se multiplier des formes influencées par l’araméen – notamment des finales en -aï, comme Piltaï ou Adlaï. Même lorsque la racine reste hébraïque, la forme du nom trahit déjà le premier grand brassage linguistique de l’époque perse.
Les Juifs absorbent la langue de l’empire perse dans lequel ils ont vécu, et cette langue laisse ses empreintes dans les noms. Désormais, parler hébreu et s’appeler d’un nom araméen, ça ne choque plus personne.
L’araméen, d’ailleurs, ne restera pas seulement dans les prénoms. Il deviendra la langue du Talmud de Babylone lui-même. On finira par prier en araméen. Par pleurer en araméen. Le Kaddish – la prière des endeuillés que le monde entier reconnaît comme juive – est en araméen.
Les gens de ce temps savent très bien ce qui est hébreu et ce qui est araméen – l’hébreu quitte même presque entièrement la vie quotidienne parlée à une époque, et cette distinction deviendra un enjeu intellectuel et politique majeur à l’époque gaonique, quand Saadia et d’autres se battront pour réintroduire l’hébreu comme langue vivante contre les Karaïtes qui en ont fait leur arme (voir épisodes XX). Ce qui est remarquable, c’est que les rédacteurs du Talmud ont malgré tout choisi d’entremêler les deux langues dans un même texte – et que la liturgie a intégré l’araméen (le Kaddish, le Kol Nidré) aux côtés de l’hébreu. Non par confusion : par choix. La liturgie est toujours un composé d’élévation spirituelle vers le divin et de pragmatisme ancré dans la réalité des gens et de la Terre.
COUCHE N°3 : LES GRECS ARRIVENT - ET TOUT LE MONDE S'APPELLE ALEXANDRE
IVe siècle avant notre ère. Alexandre le Grand débarque en Judée. Les Judéens, comme tous les peuples qu’il conquiert, se retrouvent soudainement immergés dans le monde hellénistique : sa langue, ses gymnases, sa philosophie, son prestige.
Et ses prénoms.
Le premier sage juif connu à porter un prénom grec s’appelle – tenez-vous bien – Antigonos. Antigonos de Sokhô. Disciple de Shimon le Juste, cité dans la Mishna Avot juste avant les grandes paires de Sages (zugot). Un nom qui était celui des généraux d’Alexandre, des rois macédoniens. Les lecteurs français reconnaîtront la racine : ἀντί-γονος, anti-gonos, le même nom grec qui traverse leur mémoire littéraire de Sophocle à Anouilh et Cocteau en passant par Rotrou. Sauf qu’ici, pas de princesse de Thèbes, pas de défi au tyran Créon : juste un maître de la Torah dans la Judée du IIe siècle avant notre ère, dont le nom dit à lui seul que le monde hellénistique est déjà entré dans la maison.
Après lui, la digue est rompue. Dans la littérature talmudique, les noms grecs se multiplient sans complexes : Alexandre, Theodoros, Dosa, Nakdimon, Symmachos, Polemo, Pappos… Et puis ce Rabbi Tarfon – figure majeure de Yavneh, l’un des Sages qui reconstruisent le judaïsme après la destruction du Temple. Son prénom vient du grec Τρύφων, Tryphon. Ce qui signifie, littéralement : celui qui vit dans le luxe.
Un Sage fondateur du judaïsme rabbinique s’appelle « Celui qui vit dans le luxe ». Le Talmud ne s’en offusque à aucun moment. Ce n’est pas un problème.
Les lecteurs français souriront : c’est exactement le prénom qu’Hergé a donné à son professeur Tournesol – Tryphon Tournesol. Un prénom qu’il trouvait, selon ses propres mots, « si délicieusement anachronique », et qu’il avait emprunté à un menuisier de son quartier bruxellois sans savoir, sans doute, qu’il remontait jusqu’aux Sages de Yavneh. Ce n’est pas un problème, mais ce n’est jamais « juste un prénom » non plus : même le prénom d’un personnage de bande dessinée porte sans le savoir des milliers d’années d’histoire dans sa valise.
Certains rabbins vont même jusqu’à donner à leurs enfants une éducation grecque en plus de leur formation juive – Rabbi Gamliel, Nassi de Yavneh, en est l’exemple le plus célèbre. Connaître le grec n’est pas une trahison. C’est une compétence.
COUCHE N°4 : ROME, OU QUAND ON S'APPELLE JUSTUS
Après les Grecs viennent les Romains. Et avec eux, une nouvelle vague de prénoms. Dans le Talmud de Jérusalem – celui rédigé en Terre d’Israël sous domination romaine – on croise des rabbins qui s’appellent Titus et même… Romanus.
Romanus ! Un rabbin qui s’appelle Romanus.
Quand on vous disait qu’aucun nom n’était jamais « juste un nom ».
La Terre d’Israël est sous occupation romaine depuis des générations. Le latin s’est infiltré partout – dans l’administration, dans le commerce, dans les inscriptions sur les tombes. Et dans les prénoms.
COUCHE N°5 : BABYLONE À NOUVEAU - LES NOMS PERSO-ARAMÉENS DES GÉONIM
Revenons un instant dans nos épisodes précédents : les grandes académies de Soura et Poumbedita, en Babylonie, sous domination sassanide puis islamique. Les Juifs de Babylone vivent neuf siècles sous des empereurs iraniens – Parthes, puis Sassanides – avant de passer sous domination arabe. Et pourtant, si l’on regarde la liste des Géonim qui se succèdent pendant quatre siècles, on est frappé par une chose : presque aucun nom persan. L’araméen babylonien du Talmud est truffé de mots iraniens, la culture sassanide a profondément marqué la pensée rabbinique, mais les noms, eux, ont résisté. Natronaï, Sherira – araméens. Les grandes figures du Talmud babylonien portent des noms hébreux ou araméens, pas persans.
Presque. Car il y a une exception notable, et elle est savoureuse : Pappa. Rav Pappa, l’un des Amoraïm les plus importants de la cinquième génération, fondateur de l’académie de Naresh, cité des centaines de fois dans le Talmud – porte un nom d’origine iranienne. Vingt-deux personnes portent ce nom dans le Talmud babylonien selon les recensements modernes. Vingt-deux sur des centaines de Sages. La proportion dit tout : neuf siècles de cohabitation avec l’empire perse, et les rabbins n’ont presque rien emprunté à son onomastique. Ils ont absorbé sa langue, sa philosophie juridique, certains de ses concepts théologiques. Mais nommer son fils comme un Perse – presque jamais. La frontière des prénoms, ici, a tenu.
Jusqu’au XIIe siècle, les Juifs de Babylonie continuent à donner à leurs enfants des noms araméens. Et à mesure que l’influence islamique s’installe, des noms arabes apparaissent également : un Exilarque se prénomme Josiah Hassan – hébreu et arabe dans le même nom, comme si ça allait de soi.
Ce qui nous amène à l’homme que vous connaissez bien maintenant.
ET SAADIA, DANS TOUT ÇA ?
Saadia ben Yossef. Né en 882 dans le Fayyoum égyptien. Gaon de Soura. L’homme qui, selon Maïmonide, a sauvé la Torah de la disparition.
Son prénom : Saadia (סַעַדְיָה).
Les sources rabbiniques classiques vous diront que ce nom vient de la racine hébraïque סעד – sa’ad, « soutenir » – et qu’il signifie « Dieu a soutenu ». Beau. Biblique. Irréprochable.
Les chercheurs de la Wissenschaft des Judentums – ce mouvement d’étude scientifique du judaïsme au XIXe siècle – vous diront autre chose : Saadia est très vraisemblablement une hébraïsation artificielle du nom arabe سَعِيد – Sa’id, qui signifie « heureux ». D’ailleurs, dans les pays arabophones, Saadia et Sa’id sont souvent utilisés de manière interchangeable pour la même personne.
Autrement dit : les rabbins ont pris un prénom arabe, lui ont trouvé une étymologie hébraïque qui tient la route, et ont déclaré l’affaire réglée.
Ce n’est pas de la tromperie. C’est de l’intégration. C’est exactement ce que le judaïsme rabbinique fait depuis Babylone : absorber la culture environnante, la passer au filtre de ses propres catégories, de ses propres valeurs, et la restituer porteuse du message hébraïque.
RETOUR À BEN BAG BAG
Et nos deux mystérieux amis du début ? Ben Bag Bag et Ben He He ?
La tradition talmudique elle-même – et c’est là que ça devient vraiment intéressant – explique leurs noms comme des pseudonymes. Ils seraient des convertis, ou fils de convertis, et leurs véritables noms auraient été dissimulés pour les protéger des délateurs romains. Bag Bag serait un acronyme pour ben ger, ben giyorét (בֶּן גֵּר בֶּן גִּיּוֹרֶת) – fils d’un père converti et d’une mère convertie. Et He He renverrait aux deux lettres ה ajoutées aux noms d’Avram et Saraï pour les transformer en AvraHam et SaraH – l’acte fondateur par lequel Dieu lui-même a renommé les premiers convertis de l’histoire.
Mais pourquoi dissimuler ? Pourquoi un pseudonyme ?
Parce que se convertir au judaïsme sous l’Empire romain, c’est jouer sa vie. Sous Domitien, entre 81 et 96 de notre ère, les convertis voient leurs biens confisqués et sont condamnés à mort ou à l’exil. En 131, Hadrien interdit la circoncision et l’enseignement public du judaïsme. Son successeur Antonin le Pieux assouplit légèrement : il autorise les Juifs à circoncire leurs propres fils – mais codifie dans le droit romain que quiconque circoncirait un non-Juif, c’est-à-dire un converti, encourt le même châtiment que celui réservé aux castrateurs. En 200, Septime Sévère promulgue des lois interdisant explicitement aux païens d’embrasser le judaïsme. La conversion au judaïsme n’est pas une affaire privée sous Rome – c’est un acte politique, potentiellement capital, qui expose aussi bien le converti que celui qui l’a accompagné dans cette démarche.
C’est dans ce contexte que vivent Ben Bag Bag et Ben He He. Des gens – eux-mêmes, ou leurs parents – qui ont choisi de rejoindre l’alliance d’Abraham en sachant ce que cela coûtait. Qui ont bravé l’empire le plus puissant du monde pour entrer dans un peuple vaincu, dispersé, taxé, persécuté. Et qui ont caché leurs noms pour survivre.
Ces deux sages ne portent pas leurs noms malgré leur histoire. Ils portent leurs noms à cause de leur histoire – et leurs noms racontent cette histoire à quiconque sait lire.
Un prénom comme un texte à déchiffrer.
CE QUE LES PRÉNOMS NOUS DISENT
Alors voilà ce que révèle cette petite promenade dans les prénoms rabbiniques.
Le judaïsme n’a jamais vécu dans une tour d’ivoire hermétiquement close. Ses sages parlaient babylonien, grec, latin, persan, arabe. Ils lisaient des philosophes étrangers, vivaient sous des empires étrangers, côtoyaient des voisins étrangers. Et tout ça a laissé des traces – dans leur pensée, dans leurs textes, dans leurs méthodes.
Et aussi, très concrètement, dans leurs prénoms.
Chaque couche de noms est une couche d’histoire : l’exil à Babylone, la conquête d’Alexandre, la domination romaine, la floraison islamique. Le monde juif a absorbé chacune de ces influences – en partie, jamais totalement, toujours à sa façon. Il a hébraïsé ce qui pouvait l’être. Il a rejeté ce qui ne pouvait pas l’être. Il a transformé les emprunts en patrimoine.
Et la prochaine fois que vous entendrez le nom d’un sage talmudique, demandez-vous : d’où vient-il vraiment ? Quelle langue se cache sous l’hébreu ? Quelle histoire se lit entre les lettres ?
Le Talmud ne vous donnera pas toujours la réponse. Mais il vous invitera, comme Ben Bag Bag, à retourner la question dans tous les sens.
הֲפֹךְ בָּהּ וְהַפֵּךְ בָּהּ, דְּכֹלָּא בָהּ. – retourne-la, retourne-la encore. Car tout est en elle.
Même les prénoms.
Et vous, votre prénom, il vient d’où ?