TT des parents : Les rabbins, épisode #21

15 avril 2026

Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.  

Les rabbins, épisode #21 « Papa, maman, les rabbins ont-ils toujours eu besoin des autres ? »

« Pour les gens de ma génération, l’effort et le travail sont un fardeau et l’ignorance est l’option la plus facile à leurs yeux. Si le savoir qu’ils cherchent dans l’étude de la Torah ne leur est pas présenté de façon très accessible – s’il ne leur est pas présenté de la manière la plus commode, comme de la nourriture déjà préparée, du pain cuit, de la viande cuisinée et du vin versé – ils l’ignoreront. » 

– Saadia Gaon, Commentaire sur la Genèse, Xe siècle 

« Dieu ne privera pas son peuple d’un disciple en chaque génération pour l’instruire et l’éclairer, afin de l’enseigner – et par lui il prospérera dans ses affaires. » 

– Saadia Gaon, Sefer ha-Galūi 

Dans l’épisode précédent, nous avons laissé Saadia installé à Soura depuis 928. Quarante-six ans, Gaon de la plus ancienne académie du monde juif, nommé par un Exilarque qui avait choisi le risque plutôt que la médiocrité. Et nous avons annoncé qu’avant de se mettre au travail intellectuel, il allait se disputer. Férocement. Publiquement. Avec l’homme même qui l’avait nommé ! 

Mais pour comprendre ce conflit – vraiment le comprendre, pas seulement en raconter l’anecdote – il faut reculer. Loin. Parce que ce qui explose entre Saadia et David ben Zakkai en 930 n’est pas une querelle de personnes. C’est la manifestation, soudaine et violente, d’une tension aussi vieille que le judaïsme lui-même. 

UNE QUESTION QUE LE JUDAÏSME N'A JAMAIS RÉGLÉE

Voici la question : qui dirige les Juifs ? 

Elle semble simple. Elle ne l’est pas. Et le judaïsme, contrairement au catholicisme médiéval avec sa papauté, contrairement à l’islam avec son califat, n’y a jamais apporté de réponse définitive. Non pas par incapacité – mais parce que quelque chose dans sa structure profonde résiste à la réponse unique. 

Depuis les origines, deux types de légitimité coexistent dans le monde juif sans jamais se résoudre l’une dans l’autre. D’un côté, la légitimité du savoir : celui qui connaît la Torah, qui l’interprète, qui en tire les règles de vie – il a autorité. De l’autre, la légitimité du pouvoir : celui qui représente la communauté, qui négocie avec les puissants, qui lève les fonds et protège les siens – il a autorité aussi. Et ces deux autorités n’ont pas le même fondement, ne parlent pas le même langage, et ne se hiérarchisent pas naturellement l’une par rapport à l’autre. 

Cette tension, les rabbins ne l’ont pas inventée. Ils l’ont héritée. 

LES LÉVITES, OU L'INTERDÉPENDANCE DEPUIS LE DÉBUT

Dès la Torah, quelque chose d’essentiel est posé : la tribu de Lévi – celle des prêtres, des gardiens du sanctuaire, des médiateurs entre le peuple et le divin – ne reçoit pas de terre lors du partage de Canaan. Elle vit dispersée parmi les autres tribus, dépendante de leurs dîmes et de leurs offrandes. Et en retour, les autres tribus dépendent des Lévites pour le culte, pour l’enseignement, pour le lien avec Dieu. 

C’est une interdépendance inscrite dans la structure même du peuple : ceux qui portent le savoir sacré ne peuvent pas se passer de ceux qui portent la richesse et le pouvoir, et réciproquement. Il n’y a pas de hiérarchie entre eux – il y a une complémentarité nécessaire. Chacun a besoin de l’autre pour exister. 

Ce modèle – le religieux sans ressources propres, le séculier sans légitimité spirituelle – va traverser toute l’histoire juive. Avec ses tensions. Avec ses ruptures. Et avec sa capacité remarquable à se reconstituer après chaque crise. 

LES RABBINS FACE AUX NOTABLES : UNE COEXISTENCE SANS HIÉRARCHIE

Pendant les premiers siècles rabbiniques – IIe, IIIe siècle de notre ère – la situation est claire : les rabbins ne sont pas les seuls dirigeants des communautés juives. Loin de là. 

Dans la plupart des communautés, ils constituent une élite intellectuelle parmi d’autres. Les riches notables locaux, les chefs de synagogue, les familles sacerdotales qui ont conservé leur prestige malgré la destruction du Temple – tous ces gens exercent une influence réelle sur la vie communautaire quotidienne. La synagogue est gérée par un conseil d’anciens qui n’a pas de comptes à rendre aux rabbins. Le rabbin enseigne, tranche des questions de droit, mais il ne commande pas. Beaucoup d’entre eux sont artisans ou petits commerçants – on connaît des rabbins cordonniers, forgerons, charpentiers. 

C’est une coexistence sans hiérarchie formelle. Parfois harmonieuse. Parfois tendue. 

Le premier grand exemple de fusion des deux pouvoirs se nomme Rabbi Yehouda ha-Nasi – « le Prince ». Descendant de Hillel, compilateur de la Mishna, ami de l’Empereur romain, immensément riche. Lui, il est à la fois le plus grand érudit de sa génération et le chef politique reconnu de la communauté juive de Judée. Les deux légitimités fusionnent en une seule personne. C’est exceptionnel. Et c’est fragile : quand il meurt, les deux pouvoirs se séparent à nouveau. Personne d’autre ne réussira cette synthèse aussi parfaitement. 

L'EXILARQUE : LE PRINCE JUIF DE BABYLONE

À Babylone, la séparation est institutionnalisée depuis longtemps. D’un côté, les Géonim – chefs des académies de Soura et Poumbedita, autorité religieuse et intellectuelle. De l’autre, l’Exilarque – Rosh ha-Golah (ראש הגולה), « Chef de l’Exil » – autorité politique, prince juif reconnu par le calife. 

L’Exilarque ne tire pas sa légitimité de son érudition. Il la tire de son sang, même mythologiquement : il se réclame de la lignée du roi David. C’est un noble, pas un savant. Et il vit comme un noble : palais, serviteurs, vêtements brodés d’or, cortège dans les rues du quartier juif. R. Nathan ha-Bavli, qui décrit sa sortie en ville, note qu’il se déplace en carrosse vice-royal, qu’une suite de cinquante ou soixante personnes l’accompagne spontanément dans les rues – les Juifs courant à lui pour lui saisir la main. 

Lors des cérémonies d’investiture, les deux Géonim – les hommes les plus savants du monde juif – se lèvent et s’inclinent devant lui. Notez bien : les plus grands maîtres du Talmud saluent un homme dont la légitimité vient de sa naissance, pas de ses livres. C’est le signe d’un équilibre accepté, ritualisé, institutionnalisé. 

Cet équilibre est fondé sur une logique simple : l’Exilarque a besoin des Géonim pour sa légitimité religieuse. Les Géonim ont besoin de l’Exilarque pour leur protection, leur financement, leurs relais auprès du calife. Chacun tient l’autre. Exactement comme les Lévites et les autres tribus – mais dans un costume abbasside du Xe siècle. 

Il y a même un mécanisme institutionnel de contre-pouvoir : l’Exilarque nomme les Géonim. Mais les Géonim, s’ils sont unis et s’ils ont le soutien des grandes familles, peuvent déposer l’Exilarque. Ça s’est produit. Au début du IXe siècle, l’Exilarque Uqba tente de s’arroger des revenus et des privilèges qui ne lui appartiennent pas – il essaie même de présider des sessions d’étude. Les Géonim s’unissent, mobilisent les grands banquiers juifs de Bagdad, qui ont des contacts au sommet du califat. Uqba est déposé et exilé1. Sherira Gaon, écrivant plus d’un siècle plus tard, décrit encore cet événement comme un moment fondateur. 

Le système tient. Mais toujours précairement. Et quand il se rompt, ça fait du bruit. 

930 : LE BRUIT

Saadia est Gaon de Soura depuis deux ans quand tout explose. 

L’affaire commence par une question d’argent – ou plutôt de justice. David ben Zakkai, l’Exilarque, rend un verdict judiciaire dans un litige foncier. Usage courant : il demande aux deux Géonim de Soura et Poumbedita de cosigner le jugement, pour attester qu’il est impartial et légitime. Le Gaon de Poumbedita signe. Saadia refuse. 

Sa raison : il considère le jugement juridiquement inacceptable. Peut-être aussi – et l’historien Brody le suggère prudemment – parce que la signature aurait bénéficié financièrement à l’Exilarque lui-même dans ce litige. Saadia n’est pas homme à signer ce qu’il considère comme un conflit d’intérêt, même sous pression. Surtout sous pression. 

Ce qui se passe ensuite illustre à quel point la tension latente peut devenir violence ouverte en quelques heures. Le fils de David ben Zakkai vient en personne chez Saadia pour obtenir sa signature. L’entretien dégénère. Le fils menace. Le serviteur de Saadia intervient physiquement. Tout s’embrase. 

David ben Zakkai dépose Saadia et nomme à sa place un certain Joseph ben Jacob – que Sherira Gaon décrira comme « jeune et très inférieur en érudition à Saadia ». Un choix qui dit tout : l’Exilarque veut un Gaon malléable, pas un Gaon compétent. En représailles, Saadia tente de remplacer David ben Zakkai par son propre frère Josiah, dit Hasan. La communauté juive babylonienne se scinde. Deux Gaons. Deux Exilarques. Un schisme complet. 

Chaque camp publie des pamphlets contre l’autre. Des accusations graves circulent publiquement. L’Exilarque tente de mobiliser les autorités musulmanes. La puissante famille des banquiers Natira soutient Saadia. Un riche marchand nommé Khalaf Sarjado – qui soutiendra David ben Zakkai – est accusé d’avoir soudoyé des fonctionnaires du califat. 

C’est violent. Pas physiquement, ou très peu – mais politiquement, socialement, rhétoriquement, financièrement : violent. Un monde entier se fissure. 

La crise dure six ou sept ans. Elle se résout non par la victoire d’un camp sur l’autre, mais par l’épuisement et la médiation. Un notable important, Bishr ben Aaron, intervient. David ben Zakkai et Saadia se réconcilient. Joseph ben Jacob est mis à la retraite. Saadia retrouve la plénitude de ses fonctions. Peu après, David ben Zakkai meurt. Saadia restera Gaon jusqu’à sa propre mort en 942. 

CE QUE CETTE CRISE RÉVÈLE

Le conflit Saadia / David ben Zakkai n’est pas une anomalie. C’est le système qui montre ses fondations. 

Ce que Saadia a fait, en refusant de signer, c’est affirmer explicitement que, pour lui, l’autorité de la Torah – telle qu’il la comprend – prime sur l’autorité de l’Exilarque. Pas sur un principe abstrait : sur un acte concret, un jugement précis, une signature refusée. C’est la première fois qu’un Gaon dit ce que tout le monde pensait mais que personne n’avait osé formuler aussi nettement dans l’action : je ne valide pas ce qui est faux, même si c’est vous qui m’avez nommé. 

Et l’Exilarque répond en faisant exactement ce que son pouvoir lui permet : il le dépose. Parce qu’il le peut : selon les règles du jeu institutionnel, le Gaon lui doit sa position. 

Qui a tort ? Qui a raison ? Impossible de dire, et c’est précisément ça qui est révélateur : il n’existe pas de règle qui tranche de façon automatique entre eux juste à cause de leur statut. Non pas parce qu’il n’existe pas d’autorité suprême – dans le judaïsme, cette autorité, c’est Dieu à travers la Torah. Mais depuis le Mont Sinaï, cette autorité n’agit sur le peuple juif qu’à travers la médiation humaine. Et ce que le judaïsme a toujours refusé, c’est un médiateur unique et incontestable. Moïse et Aaron, Rois et Prophètes,… la médiation humaine dans le judaïsme est toujours partagée, toujours disputée, toujours plurielle. Un système qui, comme le Talmud lui-même, préfère conserver les deux opinions plutôt que d’en éliminer une : 

 אלו ואלו דברי אלוהים חיים – « les unes et les autres sont paroles du Dieu vivant »  

ne s’applique pas seulement aux débats entre Hillel et Shammaï, il décrit quelque chose de plus profond dans la manière dont le judaïsme accepte de vivre avec ses propres contradictions internes. 

Saadia dit : la Torah commande, et je suis celui qui la comprend. David ben Zakkai dit : la Torah commande, et je suis celui qui représente son peuple. Ils ont chacun raison, et ils n’arrivent plus à parler. 

Cette médiation partagée peut produire des ententes extraordinairement fécondes – des siècles durant, Géonim et Exilarques ont construit ensemble un judaïsme diasporique cohérent et rayonnant. Mais elle peut aussi mener à la collision frontale, au schisme, à la violence – pas nécessairement physique, mais réelle. Uqba et Kohen Tsedek, Gaon de Poumbedita, Saadia et David ben Zakkai ne sont pas une anomalie. Ils sont la démonstration de ce que ce modèle coûte, parfois, quand l’écoute disparaît. Shema Israël… 

Exactement comme les Lévites et les autres tribus. Depuis le début. 

ET MAINTENANT ?

Saadia a survécu à son exil. Il a retrouvé sa position. Et pendant les années de crise – peut-être précisément parce qu’il était en exil, libéré des tâches administratives – il a écrit. L’œuvre qui le rendra immortel. Celle que Maïmonide citera comme une bouée de sauvetage pour le judaïsme tout entier. 

Qu’est-ce qu’un Juif est censé croire ? Est-ce que la foi peut être rationnelle ? Est-ce qu’on peut être aristotélicien le matin et prier le soir ? 

Ces questions, Saadia va y répondre. Avec l’outil le plus radical qu’on puisse imaginer dans le monde juif du Xe siècle : la philosophie islamique. 

C’est pour le prochain épisode.