TT des parents : Les rabbins, épisode #20
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins, épisode #20« Papa, maman, d'où venait l'homme qui allait sauver les rabbins ? »
« Pour les gens de ma génération, l’effort et le travail sont un fardeau et l’ignorance est l’option la plus facile à leurs yeux. Si le savoir qu’ils cherchent dans l’étude de la Torah ne leur est pas présenté de façon très accessible – s’il ne leur est pas présenté de la manière la plus commode, comme de la nourriture déjà préparée, du pain cuit, de la viande cuisinée et du vin versé – ils l’ignoreront. »
– Saadia Gaon, Commentaire sur la Genèse, Xe siècle
« Dieu ne privera pas son peuple d’un disciple en chaque génération pour l’instruire et l’éclairer, afin de l’enseigner – et par lui il prospérera dans ses affaires. »
– Saadia Gaon, Sefer ha-Galūi
Dans notre dernier épisode, nous avons dressé le tableau d’un monde juif en crise : une langue qui se perd, des Karaïtes qui attaquent de l’intérieur, un Afghan nommé Hiwi al-Balkhi qui distribue des doutes comme d’autres distribuent des tracts, et un empire abbasside qui commence à se fissurer aux bords. Nous avons annoncé un enfant né en 882 dans le Fayyoum. Maïmonide dira de lui, deux siècles après sa mort, que sans lui la religion divine aurait pu disparaître.
C’est le moment de faire sa connaissance.
UN ENFANT DU FAYYOUM
Dilāz. Village du district de Fayyoum, Haute-Égypte. 882.
Si vous cherchez Dilāz sur une carte intellectuelle du monde juif de l’époque, vous allez avoir du mal à le trouver. Ce n’est pas Bagdad, siège des grandes académies. Ce n’est pas Tibériade, qui revendique encore l’héritage de la Terre d’Israël. Ce n’est même pas Kairouan ou Cordoue, qui commencent à rayonner. C’est une bourgade égyptienne, dans une province qui regarde vers la terre d’Israël pour son autorité religieuse, où l’on lit la Torah selon le vieux cycle triennal2 et où l’arabe a depuis longtemps remplacé l’araméen dans la vie quotidienne. C’est de là que lui vient son surnom : Saadia al-Fayyūmī – « l’homme du Fayyoum ». Un nom de province, sans prestige particulier. Ses adversaires karaïtes, qui ne lui feront jamais de cadeau, s’en empareront avec délectation pour le déformer en Pithūmī – référence à Pitom, la ville des esclaves dans l’Exode. Autrement dit : « le fils des esclaves. » Déjà dans le nom, une polémique. Il n’en aura que faire – il est du genre à répondre à une moquerie par un dictionnaire.
Voilà ce que révèle d’emblée l’origine de Saadia : le monde juif de 882 est beaucoup plus vaste et beaucoup plus divers que Babylone ne veut bien l’admettre. Des Juifs vivent au bout du monde – en Égypte, en Afghanistan, peut-être jusqu’en Chine – dans des contextes culturels très éloignés des académies de Soura et Poumbedita. Ils parlent arabe, ils lisent des philosophes grecs traduits en arabe, ils côtoient des mu’tazilites et des karaïtes. Et les Géonim de Babylone, dans leurs réponses en araméen à des questions de droit rituel, ne leur parlent plus vraiment.
De son père, on sait peu de choses. Sherira Gaon – l’un des derniers grands Géonim de Poumbedita, celui-là même qui rédigera au Xe siècle la lettre historique retraçant toute la chaîne de transmission du Talmud3 – le mentionne comme « Rav Saadia fils de Rav Yossef » – formulation réservée aux érudits, ce qui réfute les attaques karaïtes qui, plus tard, prétendront que le père était un idolâtre expulsé d’Égypte. Les Karaïtes ont mauvaise mémoire quand ça les arrange. Ce qu’on sait en revanche, c’est que le jeune Saadia se marie, enseigne à des élèves, et écrit – tout ça avant même de quitter l’Égypte. Ce n’est pas le profil d’un homme qui attend.
En 902, à à peine vingt ans, il publie la première édition de son Ha-Egron – un dictionnaire4 et traité de poétique hébraïque, premier du genre dans l’histoire de la langue. Vingt ans. Premier dictionnaire hébreu de l’histoire.
Prenez une seconde pour mesurer ce que ça signifie.
L’hébreu, rappelons-le, est en train de mourir comme langue vivante dans tout le monde islamique. Un Juif du Caire en 900 peut très bien ne pas comprendre un verset de la Torah dans sa langue originale, nous l’avons dit dans l’épisode précédent. Et voilà un garçon de vingt ans qui répond à cette crise en écrivant un dictionnaire. Pas parce qu’on le lui a demandé. Parce qu’il a vu le problème et décidé de le résoudre.
Ce reflexe – identifier une crise du monde rabbinique et y répondre par un outil concret, un livre, un traité – sera la signature de toute sa vie.
LA ROUTE : UN PARCOURS QUI N'EST PAS UN HASARD
Vers 915, Saadia quitte l’Égypte. Les raisons exactes sont inconnues. Tensions avec la communauté locale ? Problèmes avec le régime tulunide – ces gouverneurs d’origine turque qui, depuis 868, administrent l’Égypte en quasi-indépendants du calife de Bagdad, et qui disparaîtront d’ailleurs dès 905 ? Peut-être. Mais Eliezer Schlossberg, qui a consacré à Saadia l’étude la plus récente et la plus approfondie, propose une lecture plus simple et plus convaincante : Saadia part parce qu’il sait où il doit aller. Il se croit destiné à diriger le monde juif. Et le monde juif est dirigé depuis Babylone. Donc il va vers Babylone.
Mais il ne va pas directement.
Sa première étape est la Terre d’Israël. Plus précisément : Tibériade. Là, selon plusieurs historiens, il étudie sous la direction d’un maître nommé Abu Kathir Yahya ben Zakariyya – grammairien, philosophe, l’un des premiers à avoir traduit la Bible en arabe. Ce maître est suffisamment connu pour que le grand historien et géographe musulman al-Mas’udi le mentionne dans ses œuvres. Un Juif de Tibériade cité par un érudit arabe : voilà le monde dans lequel Saadia se forme.
C’est à Tibériade que Saadia acquiert sa maîtrise de la massorah – la tradition précise de la transmission du texte biblique – et de la liturgie de la Terre d’Israël. C’est là, vraisemblablement, que son maître l’inspire à ce qui deviendra l’une de ses œuvres les plus importantes : une traduction complète de la Bible en arabe.
Arrêtons-nous sur cette idée. Traduire la Bible en arabe. En 915. Pour un public juif.
C’est un geste qui dit tout sur ce dont le monde rabbinique a besoin et n’a pas encore : un pont entre l’hébreu sacré et la langue dans laquelle les Juifs pensent et vivent au quotidien5. Les Karaïtes l’ont compris avant les rabbins – ils excellent en hébreu biblique précisément parce qu’ils en ont fait une arme. Saadia va retourner cette arme : rendre la Torah accessible en arabe, c’est la remettre entre les mains de tous les Juifs arabisés, sans passer par la médiation karaïte.
De Tibériade, Saadia passe brièvement par Alep en 921. Puis Bagdad.
Ce parcours que reconstruisent les historiens – Égypte, Terre d’Israël, Syrie, Irak – n’est pas le chemin d’un étudiant ordinaire qui suit les routes balisées. C’est la carte d’un homme qui collecte, absorbe, synthétise. Grammaire hébraïque à Tibériade. Philosophie islamique dans les bibliothèques abbassides. Exégèse karaïte qu’il lit pour mieux la combattre. Saadia arrive à Bagdad avec quelque chose qu’aucun Gaon babylonien n’a jamais eu : une formation qui traverse tous les centres intellectuels juifs et arabes de son époque, sans être le produit exclusif d’aucun d’eux.
C’est précisément son avantage. Et précisément ce qui agacera ses adversaires.
L'ENTRÉE EN SCÈNE : UN OUTSIDER AVEC DES CERTITUDES
Il arrive à Bagdad à l’été 921. Presque immédiatement, il est nommé rosh kallah à l’académie de Poumbedita – chef-conférencier, un des postes très élevé sans être encore Gaon. Et quasi immédiatement, il entre dans la mêlée.
En 921-922, une controverse éclate sur le calendrier juif. Aaron ben Meir, leader de l’académie de Jérusalem6, déclare que l’autorité de fixer les dates des fêtes appartient exclusivement à la Terre d’Israël, pas à Babylone. C’est une attaque directe sur la légitimité des académies babyloniennes – et donc sur leur capacité à diriger le monde juif dispersé. Saadia prend parti sans hésiter pour Babylone. Ses arguments font pencher la balance. Les Géonim babyloniens l’emportent. Le calendrier reste babylonien.⁵
Notez la séquence : Saadia arrive à Bagdad, et en quelques mois il a déjà joué un rôle décisif dans la plus grande controverse religieuse de l’époque. Il n’attend pas qu’on lui fasse confiance. Il s’impose.
En 928, l’Exilarque David ben Zakkai fait un choix étrange : pour relancer l’académie de Soura, qui agonise et a perdu la plupart de ses étudiants, il nomme Gaon un homme qui n’est pas issu des grandes familles babyloniennes, qui n’a pas fait ses études là-bas, qui vient d’Égypte. Saadia. Sherira Gaon décrira plus tard le successeur temporaire de Saadia comme « jeune et savant mineur en comparaison de Saadia » – ce qui est une façon diplomatique de dire que Saadia était dans une catégorie à part.
Pourquoi David ben Zakkai choisit-il cet outsider ? Probablement parce que l’académie de Soura est tellement affaiblie qu’il lui faut quelqu’un d’exceptionnel. Et Saadia, à ce stade, a clairement montré ce dont il est capable.
Ce choix dit quelque chose d’important sur l’état du monde rabbinique en 928 : les institutions traditionnelles, les grandes familles, les parcours balisés – tout ça n’a pas suffi à répondre aux crises que nous avons décrites dans l’épisode précédent. Quand le système normal ne produit pas ce dont on a besoin, on va chercher ailleurs. Saadia est cet ailleurs.
Il arrive à Soura avec la conviction – exprimée explicitement dans ses écrits – que Dieu a placé dans chaque génération un homme capable d’instruire et d’éclairer le peuple. Et qu’en ce moment, cet homme, c’est lui. Ce n’est pas de la modestie. Ce n’est pas non plus de la vanité ordinaire. C’est une conception théologique de sa propre mission : il n’est pas là pour faire carrière, il est là pour sauver quelque chose.
Qu’est-ce que ça révèle du monde rabbinique ? Que ce monde a besoin, à ce moment précis, non pas d’un gestionnaire, non pas d’un érudit ordinaire, mais d’un homme qui croit vraiment qu’il porte une responsabilité historique. La crise est assez grave pour que seule cette conviction-là puisse produire l’énergie nécessaire.
UN GAON AU TRAVAIL
Saadia est donc Gaon de Soura depuis 928. Il a quarante-six ans. Il a un dictionnaire hébreu publié à vingt ans, une victoire calendaire à son actif, et une académie moribonde à ressusciter.
Il va se mettre au travail. Une traduction arabe de la Bible. Une réfutation complète des deux cents questions de Hiwi al-Balkhi. Des traités halakhiques. Une polémique anti-karaïte sur tous les fronts. Et bientôt, en exil forcé, l’œuvre qui le rendra immortel : le Sefer Emounot ve-Deot, la première philosophie juive systématique de l’histoire.
Mais avant tout ça, il va se disputer.
Férocement. Publiquement. Avec l’homme même qui l’a nommé.
Et ça c’est pour le prochain épisode.