TT des parents : Les rabbins, épisode #19
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins, épisode #19 « Papa, maman, le monde juif était-il en train de disparaître ? »
« Pour les gens de ma génération, l’effort et le travail sont un fardeau et l’ignorance est l’option la plus facile à leurs yeux. Si le savoir qu’ils cherchent dans l’étude de la Torah ne leur est pas présenté de façon très accessible – s’il ne leur est pas présenté de la manière la plus commode, comme de la nourriture déjà préparée, du pain cuit, de la viande cuisinée et du vin versé – ils l’ignoreront. »
– Saadia Gaon, Commentaire sur la Genèse, Xe siècle
« Dieu ne privera pas son peuple d’un disciple en chaque génération pour l’instruire et l’éclairer, afin de l’enseigner – et par lui il prospérera dans ses affaires. »
– Saadia Gaon, Sefer ha-Galūi
Dans notre dernier épisode¹, nous avons refermé le portrait du système gaonique: deux académies à Bagdad, un réseau mondial de responsa, un Exilarque qui joue au prince, du papier chinois qui circule de l’Espagne au Yémen, et quelque part au sommet de tout ça, le Gaon – ce grand juge invisible dont la signature sur une lettre fait loi de Kairouan à Samarcande.
Un système impressionnant. Presque parfait.
Presque.
Parce qu’en 882, dans un village du Fayyoum en Égypte, naît un enfant qui va passer sa vie entière à essayer de sauver ce que ce système n’arrivait plus à protéger. Son nom : Saadia ben Yossef. L’histoire le connaîtra sous le titre qu’il portera au sommet de sa carrière : Saadia Gaon.
Mais avant de parler de cet homme – et nous allons en parler longuement – il faut d’abord comprendre de quoi exactement il va sauver l’univers rabbinique.
LE MONDE JUIF EN 882 : UNE CARTE MENTALE
Faisons une pause. Regardons le monde juif tel qu’il existe au moment où Saadia ouvre les yeux pour la première fois.
Ce monde s’étend sur trois continents. Des rives de l’Atlantique – en Espagne et au Maroc – au Yémen, à l’Égypte et à la Tunisie, jusqu’aux confins de la Perse et au-delà vers l’Afghanistan et l’Inde. En Europe franque – la future France, l’Allemagne rhénane – des communautés prospèrent sous la protection carolingienne. Narbonne est déjà un centre juif important, en lien avec les académies babyloniennes. Le nord se peuple progressivement. Un monde juif occidental commence à naître, qui n’a pas encore ses propres grands érudits, mais qui en aura – et qui s’appellera un jour Ashkenaz et Tsarfat. Certaines sources évoquent même des Juifs en Chine, arrivés sur les routes de la soie.²
Combien sont-ils ? Les estimations varient et les données précises nous font défaut pour cette époque – mais les meilleurs spécialistes de démographie juive situent la population mondiale aux VIIIe-Xe siècles autour d’un million à un million et demi d’âmes.1 C’est peu. C’est même très peu – l’empire abbasside compte peut-être trente à quarante fois plus d’habitants.
Ce monde juif n’est pas uniforme. Loin de là.
C’est un million dispersé sur trois continents, parlant des dizaines de langues, uni par un texte et une loi communs. L’immense majorité vit sous domination islamique – califat abbasside à l’est, émirats à l’ouest. Une minorité vit sous l’Empire byzantin, chrétien et souvent hostile. En Europe occidentale, leur présence reste encore modeste – mais en expansion, portée par la protection carolingienne.
Il y a les Juifs de Babylonie – l’Irak actuel – qui se sentent au centre du monde juif et qui ont souvent raison. Ce sont eux qui ont produit le Talmud le plus influent. Ce sont leurs académies qui répondent aux questions de la diaspora. L’araméen, qui était la langue du quotidien depuis des siècles, cède rapidement la place à l’arabe dans la vie ordinaire, mais reste la langue des textes – le Talmud, les responsa, la correspondance entre érudits.
Il y a les Juifs de l’ancienne Judée – qui s’appellent encore entre eux Eretz Israël, même si les Romains ont rebaptisé le pays Syria-Palaestina depuis des siècles. Ils vivent sous domination islamique depuis la conquête de 638.³ Leurs académies sont plus petites, moins riches, mais elles revendiquent une légitimité historique que Babylone ne peut pas effacer : c’est là qu’est né le Talmud de Jérusalem, c’est de là que venait autrefois l’autorité sur le calendrier.
Il y a les Juifs d’Égypte – dont Saadia – qui regardent traditionnellement vers Israël plutôt que vers Babylone. Ils lisent la Torah selon le cycle triennal palestinien, pas le cycle annuel babylonien.⁴ Ils parlent arabe. Ils vivent dans des villes cosmopolites, aux carrefours du commerce méditerranéen.
Et puis il y a les communautés lointaines – Kairouan en Tunisie, Cordoue en Espagne, Fès au Maroc, Alexandrie… Des villes où des marchands juifs prospères financent des académies locales qui grandissent, qui posent des questions à Babylone, mais qui commencent aussi à se demander : pourquoi toujours demander à Babylone ?
Ce monde est uni par une pratique commune, par le Talmud comme référence centrale, par l’hébreu liturgique. Mais il est divisé par la géographie, par les traditions locales, par les rivalités d’autorité, et bientôt – nous l’avons vu dans l’épisode 13⁵ – par le karaïsme, ce mouvement qui rejette l’autorité du Talmud et plonge le monde rabbinique dans une guerre intestine qui dure encore.
QUI SONT LES RABBINS EN 882 ?
Voilà une question qu’il faut poser franchement.
Les rabbins de 882, ce ne sont plus les Tannaïm qui discutent assis par terre chez un cordonnier, ni même les Amoraïm qui débattent dans les académies de Tibériade et de Nehardea. Depuis deux siècles, sous l’islam, la figure du rabbin a profondément changé.
Dans les grandes villes du califat, le rabbin est devenu le pivot de la vie communautaire juive. Il n’est pas nommé par les autorités islamiques – il n’est pas leur fonctionnaire. Mais il exerce une autorité juridique réelle sur sa communauté, reconnue de facto par le système du dhimmi : tant que les Juifs règlent leurs affaires entre eux et paient la jizya, le califat ne s’en mêle pas. Le rabbin devient donc juge, arbitre, enseignant – et son autorité repose non pas sur un titre officiel, mais sur la confiance de sa communauté et le silence bienveillant du pouvoir.2. Le statut de dhimmi⁶ – ce statut légal qui protège les non-musulmans moyennant soumission et impôts – a eu un effet paradoxal : en accordant aux communautés juives une autonomie juridique interne, il a institutionnalisé l’autorité rabbinique. Tu as un litige commercial ? Tu vas devant le rabbin. Un divorce ? Le rabbin. Un héritage ? Le rabbin. Ce qui était une pratique coutumière est devenu un système judiciaire reconnu et encadré.
Le rabbin de 882 est donc, dans les grandes villes, une figure d’autorité réelle. Il a un statut social. Il est respecté – parfois craint. Il peut être riche, ou du moins aisé. Il enseigne, il juge, il répond aux questions. Et au sommet de la pyramide rabbinique, le Gaon de Soura ou de Poumbedita3 correspond avec des communautés à des milliers de kilomètres, ses réponses ont force de loi, son titre sonne comme celui d’un ministre.
Mais – et c’est là que ça devient compliqué – le rabbin de 882 vit dans un monde qui ne lui ressemble plus.
Il vit dans un empire où la langue du savoir est l’arabe, pas l’hébreu ni l’araméen. Les grandes œuvres philosophiques, médicales, astronomiques, poétiques – elles s’écrivent en arabe. Les débats intellectuels se tiennent en arabe. Un jeune Juif cultivé de Bagdad ou du Caire lit de l’arabe, pense en arabe, rêve peut-être en arabe. L’araméen, la langue du Talmud, devient pour beaucoup une langue morte – aussi accessible que le latin pour un lycéen français d’aujourd’hui.
Et la Bible ? L’hébreu biblique lui-même commence à devenir opaque. Saadia le dira lui-même, avec une franchise désarmante, dans son commentaire sur Bereshit (la Genèse) : « beaucoup de nos coreligionnaires ne connaissent plus la pureté de notre langue simple. » Un Juif du Caire en 900 peut très bien ne pas comprendre un seul verset de la Torah dans sa langue originale.
Imaginez ce que ça signifie. Imaginez que vos enfants montent une pièce de Molière à l’école. Ils connaissent le texte par cœur. Ils le récitent avec emphase. Ils s’inclinent à la fin sous les applaudissements. Et personne dans la salle – ni eux, ni leurs parents – ne sait ce qu’ils viennent de dire
C’est exactement la situation.
TROIS INCENDIES SIMULTANÉS
En 882, le monde juif fait face à trois défis qui se renforcent mutuellement.
Le premier, c’est la désintégration linguistique et culturelle. L’arabe absorbe tout. Les Juifs arabisés ne lisent plus leurs propres textes dans leur langue originale. Ils sont culturellement déracinés sans s’en rendre compte – ou pire, ils s’en rendent compte et ils s’y résignent. La Torah devient un objet de vénération plutôt qu’un texte vivant. On la lit en synagogue, on l’embrasse, on ne la comprend plus.
Le deuxième, c’est la contestation karaïte. Le mouvement fondé sur le refus de l’autorité du Talmud, que nous avons décrit dans l’épisode 13, est en pleine expansion au IXe siècle. Les Karaïtes ne sont pas des marginaux : ce sont des érudits, des lettrés, qui brandissent la Bible elle-même comme une arme – leur slogan est le verset du Psaume 19 : « La Torah de l’Éternel est parfaite ». Sous-entendu : elle se suffit à elle-même, sans le Talmud, sans les rabbins. Et pour cela, ils revendiquent un accès direct au texte dans sa langue – une maîtrise de l’hébreu biblique qu’ils opposent ostensiblement à leurs adversaires rabbiniques. Leur argument est dévastateur dans sa simplicité : « Montrez-nous dans la Torah écrite où Dieu a dit que votre Talmud oral a une quelconque autorité. » Dans un monde où l’hébreu biblique se perd, c’est une bombe.
Le troisième – et c’est celui dont on parle le moins, et pourtant le plus vertigineux – c’est la montée du doute rationnel. Le monde islamique du IXe siècle est un monde intellectuellement effervescent. Les philosophes grecs ont été traduits en arabe. Aristote, Platon, les néo-platoniciens – tout ça circule, se discute, s’enseigne. Et avec cette philosophie arrive une question qui n’avait jamais vraiment été posée dans ces termes aux Juifs : votre foi est-elle rationnelle ? Peut-elle passer l’examen de la raison ?
Dans ce contexte naît un personnage dont tes lecteurs n’ont probablement jamais entendu parler, mais qui représente quelque chose d’essentiel : Hiwi al-Balkhi. Natif de Balkh (aujourd’hui en Afghanistan mais en Perse à l’époque), il écrit, dans la seconde moitié du IXe siècle, un livre de deux cents questions qui s’attaquent à la Bible : ses contradictions internes. Ses invraisemblances. Les injustices divines. Les commandements absurdes.
Ce livre circule. Des maîtres l’enseignent à des enfants. Saadia découvrira plus tard, à Soura, des manuels scolaires fondés sur ces critiques – et les fera interdire.
Dans ce livre, deux cents questions, deux cents attaques. Auxquelles personne n’a répondu. Pendant des années.
Ce n’est pas une anecdote. C’est le symptôme d’une crise profonde : les rabbins de 882 n’ont pas les outils intellectuels pour défendre leur foi dans la langue du débat philosophique de leur époque. Ils connaissent le Talmud. Ils ne connaissent pas Aristote. Ils peuvent répondre à une question de droit rituel, mais pas à une question de théologie rationnelle.
L'EMPIRE EST BEAU, MAIS L'EMPIRE VACILLE
Il faut ajouter un dernier élément au tableau : en 882, le califat abbasside lui-même commence à montrer des fissures.
L’âge d’or – Haroun al-Rachid, al-Ma’moun, la Maison de la Sagesse, les grandes traductions, la philosophie florissante – c’était le VIIIe et le début du IXe siècle. Désormais, le califat est affaibli politiquement. Des dynasties semi-indépendantes apparaissent à sa périphérie. En Égypte, les Tulunides (868-905) gouvernent de facto de façon autonome. En Perse, d’autres dynasties. En Espagne, l’émirat omeyyade de Cordoue n’a jamais reconnu l’autorité abbasside. Le monde islamique, ce grand espace unifié qui avait tant profité aux Juifs, commence à se morceler.
Pour les Juifs, cette fragmentation politique a une conséquence directe : les grandes communautés lointaines – Kairouan, Cordoue, Fès – ont de moins en moins besoin de demander leur avis à Bagdad. Elles ont leurs propres érudits. Elles commencent à développer leur propre autorité locale. La centralisation gaonique, ce système brillant que nous avons décrit pendant six épisodes, commence imperceptiblement à se fissurer, annonçant le déclin réel qui s’amorcera aux Xe et XIe siècles.
PORTRAIT DU MONDE JUIF EN 882 : UN RÉSUMÉ
Alors, pour récapituler le monde dans lequel Saadia ben Yossef ouvre les yeux en 882 :
Les rabbins ont du pouvoir – institutionnel, juridique, reconnu par l’État islamique. Mais ils perdent leur public culturellement. La langue, les textes, les outils intellectuels – tout commence à s’éroder. Les Karaïtes attaquent par l’intérieur avec les armes de l’exégèse biblique. Hiwi al-Balkhi attaque par l’extérieur avec les armes de la raison. Et le grand empire qui avait rendu tout ça possible commence à se décomposer en périphérie.
C’est dans ce monde-là que naît un enfant dans le Fayyoum, une province agricole au bord du Nil.
Un enfant dont Maïmonide écrira, deux siècles après sa mort : « Si ce n’était Saadia, la Torah aurait presque disparu d’Israël. »
Mais ça, c’est pour le prochain épisode.
¹ Voir épisodes 18A à 18F : le système gaonique, les académies de Soura et Poumbedita, l’Exilarque, le papier et les responsa. ² Des inscriptions hébraïques et des textes de la Gueniza du Caire attestent une présence juive en Chine dès la période Tang (VIIe-Xe siècles). ³ Voir épisode 12 : l’islam et les Juifs, le statut de dhimmi. ⁴ Voir épisode 16 : la victoire du cycle annuel babylonien sur le cycle triennal palestinien. ⁵ Voir épisode 13 : le karaïsme. ⁶ Voir épisode 12