TT des parents : Les rabbins – Episode #15
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
Les rabbins, épisode #15 « Papa, maman, les rabbins ont mis Jérusalem dans mon jardin »
SOUCCOT - QUAND LA FÊTE DEVIENT INTIME
Dans notre dernier épisode, nous avons exploré comment les rabbins ont dû réinventer Yom Kippour après la destruction du Temple. Du Cohen Gadol solitaire dans le Saint des Saints, on est passé au rabbin qui porte la communauté par la parole. Aujourd’hui, on va parler d’une fête encore plus spectaculaire, encore plus centrale dans le judaïsme antique : Souccot.
Mais attendez. Souccot ? Plus centrale que Kippour ?
Oui, vous avez bien entendu. Et je sais ce que vous pensez : « Mais Souccot, c’est la petite fête sympathique qu’on fait après les jours redoutables, non ? On construit une cabane dans le jardin, on mange dehors si la météo le permet, on secoue le loulav… »
Eh bien, désolé de casser l’ambiance, mais dans le judaïsme du Second Temple, Souccot n’était pas « la petite fête d’après ». C’était LA fête. Point final. La Mishna (le premier grand corpus de loi orale juive, compilé vers l’an 200 de notre ère) l’appelle même simplement « HaChag » – LA fête, sans autre précision nécessaire. Comme si dire « LA fête » suffisait pour que tout le monde comprenne de quoi on parle.
Flavius Josèphe (37-100 de notre ère), l’historien juif qui a vécu la destruction du Temple, écrit que Souccot est « considérée comme particulièrement sacrée et importante par les Hébreux » et qu’ils l’observent « avec un soin particulier ». Les guerres s’arrêtaient pour Souccot. Les disputes politiques étaient suspendues. Même les rivalités les plus féroces faisaient une pause.
Et il y a une raison simple à ça : Souccot était la seule période de l’année où TOUTE la population pouvait vraiment abandonner ses champs et ses villages pour monter à Jérusalem. Les récoltes étaient terminées, le travail agricole pouvait attendre. C’était le moment du pèlerinage par excellence.
AU TEMPLE : UN SPECTACLE TOTAL
Alors imaginez la scène. Vous êtes un Juif de Galilée au premier siècle. Vous venez de terminer vos vendanges, vos oliviers ont donné, vos greniers sont pleins. Et vous montez à Jérusalem avec votre famille pour Souccot.
Ce que vous allez vivre pendant sept jours, aucune autre fête ne peut vous l’offrir.
D’abord, il y a les sacrifices. Mais pas n’importe lesquels. Pendant Souccot, on offre au Temple plus de sacrifices que pour n’importe quelle autre fête. Soixante-dix taureaux sur les sept jours ! Un chiffre symbolique : soixante-dix nations du monde. Souccot est la fête universelle, celle où Jérusalem devient le centre du monde, où le Temple rayonne pour toute l’humanité. Le prophète Zacharie le dit explicitement dans sa vision messianique :
וְהָיָה כׇּל־הַנּוֹתָר מִכׇּל־הַגּוֹיִם הַבָּאִים עַל־יְרוּשָׁלָ͏ִם וְעָלוּ מִדֵּי שָׁנָה בְשָׁנָה לְהִשְׁתַּחֲוֺת לְמֶלֶךְ יְהֹוָה צְבָאוֹת וְלָחֹג אֶת־חַג הַסֻּכּוֹת
« Tous ceux qui resteront de toutes les nations venues contre Jérusalem monteront d’année en année se prosterner devant le Roi, l’Éternel des armées, et célébrer la fête de Souccot » (Zacharie 14:16). Pas Rosh Hashanah. Pas Kippour. Souccot. C’est Souccot qui est LA fête où les nations reconnaîtront le Dieu d’Israël.
Ensuite, il y a le rituel de l’eau : le Nissukh HaMayim. Chaque matin, une procession descend à la source de Siloé, dans la Cité de David. Un prêtre puise l’eau dans une cruche en or. La foule l’accompagne en remontant vers le Temple. Les trompettes sonnent. Et quand le prêtre verse l’eau sur l’autel, mélangée au vin du sacrifice, c’est comme si le ciel et la terre se touchaient.
Parce que, et c’est là que ça devient cosmique, selon certaines traditions, cette eau ne se contentait pas de couler sur l’autel. Non. Elle passait par un conduit spécial, construit (peut-être) par Hérode lui-même, qui descendait jusqu’à la « pierre de fondation » du monde, l’Even Shetiyah, et rejoignait les eaux primordiales de la Création. Oui, vous avez bien lu. Le Temple était conçu comme l’axis mundi, le point de connexion entre le ciel, la terre, et l’abîme primordial. À Souccot, on ne faisait pas que prier pour la pluie : on reconnectait littéralement le cosmos.
Et puis, il y avait Simhat Beit HaShoeva : la Réjouissance du Puisage de l’Eau. Là, mes amis, on parle d’un événement qui n’a rien à envier à vos meilleurs festivals d’été.
La Mishna dit :
מִי שֶׁלֹּא רָאָה שִׂמְחַת בֵּית הַשּׁוֹאֵבָה לֹא רָאָה שִׂמְחָה מִיָּמָיו
« Celui qui n’a pas vu la Réjouissance du Puisage de l’Eau n’a jamais vu de joie de sa vie. »
Essayons d’imaginer ça. Chaque soir de Souccot, après le premier jour de fête, on descendait dans la Cour des Femmes au Temple. On installait quatre immenses candélabres en or, avec quatre bassins au sommet de chacun. (Et quand je dis immenses, je parle de structures qui feraient passer les Hanoukiot géantes des Loubavitch sur les places publiques pour des veilleuses de poche.) Des jeunes prêtres grimpaient sur des échelles et remplissaient ces bassins avec 120 log d’huile (on parle de dizaines de litres). Pour les mèches, on déchirait les vieux vêtements sacerdotaux. Et quand on allumait ces candélabres, dit la Mishna, il n’y avait pas une cour à Jérusalem qui ne soit illuminée par cette lumière.
Et alors commençait la fête. Les Hassidim et les Anshe Maasse – les hommes pieux et de grande vertu – dansaient avec des torches enflammées dans les mains, jonglant avec le feu, chantant des louanges. Les Lévites jouaient de la musique sur quinze marches qui descendaient de la Cour d’Israël vers la Cour des Femmes – quinze marches correspondant aux quinze Cantiques des Degrés du livre des Psaumes. Harpes, lyres, cymbales, trompettes, et d’innombrables autres instruments.
Mais, et ceci intéressera particulièrement notre public progressiste, cette célébration nocturne, cette euphorie collective où hommes et femmes se mélangeaient dans la joie, a posé un petit problème pratique aux Sages. Comment dire… l’ambiance était tellement électrique, la joie tellement débridée, que les rabbins de l’époque ont jugé nécessaire d’installer une structure spéciale : une galerie surélevée, une balustrade pour séparer les hommes des femmes pendant ces nuits enflammées. Et devinez quoi ? Cette innovation architecturale, née d’un souci de décence pendant Simhat Beit HaShoeva, deviendra le précédent halakhique pour… la mechitza dans les synagogues. Oui, cette séparation qui divise tant les courants juifs aujourd’hui trouve son origine dans le besoin de canaliser la joie excessive de Souccot au Temple. L’ironie de l’histoire est savoureuse, n’est-ce pas ?
La tradition raconte que certains sages dansaient toute la nuit. Rabbi Yehoshua ben Hanania disait : « Quand nous nous réjouissions à Simhat Beit HaShoeva, nous ne voyions pas de sommeil de nos yeux. Comment ? La première heure, c’était le sacrifice du matin. Puis la prière. Puis le sacrifice de Moussaf. Puis la prière de Moussaf. Puis la maison d’étude. Puis manger et boire. Puis la prière de Minha. Puis le sacrifice du soir. Et de là jusqu’à Simhat Beit HaShoeva. »
C’était ça, Souccot au Temple. Une semaine entière d’euphorie collective, de spectacle total, de connexion cosmique.
70 : LE JOUR OÙ LA MUSIQUE S'EST ARRÊTÉE
Et puis vient l’année 70.
Les légions romaines de Titus assiègent Jérusalem. Le Temple est détruit. Les candélabres en or sont emportés à Rome comme butin de guerre – on les voit encore aujourd’hui sculptés sur l’Arc de Titus. Les prêtres sont tués ou dispersés. La source de Siloé coule toujours, mais personne ne vient plus y puiser l’eau sacrée. Les processions se sont tues. La musique s’est arrêtée.
Pour les rabbins qui survivent à cette catastrophe, Souccot pose un problème encore plus aigu que Yom Kippour.
Parce que Yom Kippour, au fond, on pouvait le « dématérialiser ». C’était une journée de jeûne, de confession, de prière. Le service du Cohen Gadol était impressionnant, certes, mais l’essence de la fête – l’expiation des fautes, le retour à Dieu – pouvait se transposer dans une synagogue, dans une prière communautaire. Les rabbins l’ont fait avec brio, comme on l’a vu dans l’épisode précédent.
Mais Souccot ? Comment transposer l’explosion sensorielle de Simhat Beit HaShoeva dans un Beit Midrash à Yavné ? Comment recréer les libations d’eau quand il n’y a plus d’autel, plus de pierre de fondation, plus de connexion mythique aux eaux primordiales ? Comment maintenir la dimension de joie débordante, de célébration collective à l’échelle d’une nation entière, quand le peuple est dispersé, traumatisé, en deuil ?
Jeffrey Rubenstein, historien moderne du judaïsme rabbinique, formule le défi ainsi : « La destruction du Temple a donné à Souccot une crise d’identité. Les rituels cultuels qui constituaient son contenu essentiel n’avaient plus de sens religieux. Ils dépendaient trop de la conception mythique du Temple comme source de fertilité, comme point d’où les eaux souterraines fructifiantes jaillissent pour régénérer la terre. »
LA RÉVOLUTION RABBINIQUE : DU COLLECTIF À L'INTIME
Alors qu’ont fait les rabbins ?
Ils ont opéré une transformation radicale. Ils ont pris la fête la plus spectaculaire, la plus collective, la plus bruyante du calendrier juif… et ils l’ont domestiquée. Littéralement.
Au Temple, Souccot était une affaire nationale. Des dizaines de milliers de pèlerins convergeaient vers Jérusalem. Les rituels étaient gigantesques, théâtraux, sensoriels. C’était la fête du « grand nous » : le peuple d’Israël rassemblé dans sa capitale, au centre du monde.
Les rabbins ont fait de Souccot une affaire familiale. La souccah n’est plus une cabane parmi des milliers sur les pentes du Mont des Oliviers. C’est votre cabane, dans votre cour, construite par vos mains. Vous n’allez plus à Jérusalem pour être dans la foule : vous sortez de votre maison pour être dans votre souccah.
Et cette transformation est géniale dans sa simplicité. Parce que la Torah, après tout, commande bien d’ »habiter dans des souccot pendant sept jours ». Les rabbins n’inventent rien, ils prennent un commandement qui existait déjà et ils en font le CŒUR de la fête.
La Mishna établit les règles avec une précision presque obsessionnelle. Combien de murs minimum ? Trois. Quelle hauteur ? Au moins dix téfahim (environ un mètre), mais pas plus de vingt amot (environ dix mètres). Le toit, le sekhakh ? Il doit donner plus d’ombre que de soleil, mais laisser passer la lumière. Il doit être fait de matières végétales, qui poussent de la terre mais qui sont détachées – donc pas un arbre vivant, mais pas non plus des planches travaillées.
Pourquoi tant de détails techniques ? Parce que les rabbins construisent une nouvelle expérience religieuse. Ils transforment un rituel spectaculaire en une mitzvah intime, personnelle, accessible.
Plus besoin d’aller à Jérusalem. Plus besoin de grands prêtres, de candélabres en or, de processions accompagnées de trompettes. Vous, dans votre cour à Lod, à Tibériade, à Babylone même, vous pouvez accomplir Souccot. Vous construisez votre cabane, vous y mangez, vous y dormez (si vous êtes courageux et que la météo le permet), vous y invitez votre famille.
Et ce faisant, paradoxalement, les rabbins ont peut-être sauvé quelque chose d’essentiel de l’esprit originel de Souccot. Car dans toute cette grandeur spectaculaire du Temple, dans ces foules immenses et ces rituels cosmiques, il y avait un risque : que l’individu disparaisse. Que la fête devienne un show qu’on regarde plutôt qu’une expérience qu’on vit.
La souccah rabbinique est fragile, temporaire, précaire. Elle vous expose aux éléments. Elle vous rappelle votre vulnérabilité. Vous quittez votre maison solide, avec ses murs épais et son toit qui ne fuit pas, pour cette cabane dont le toit laisse voir les étoiles. C’est inconfortable. C’est même un peu absurde.
Mais c’est précisément là que se trouve la profondeur spirituelle que les rabbins vont développer. La souccah devient un symbole de l’impermanence de la vie, de notre dépendance envers Dieu, de la fragilité de l’existence humaine. Les commentateurs médiévaux diront : quand vous êtes dans votre maison, remplie de possessions, vous pourriez penser que votre sécurité vient de vos murs, de votre richesse. Mais quand vous êtes dans la souccah, exposé, vous vous souvenez que seule la protection divine compte vraiment.
Et puis il y a le loulav et l’etrog. Là encore, les rabbins prennent un commandement biblique : « vous prendrez le fruit de l’arbre splendide, des branches de palmier, des rameaux de myrte et de saule », et ils le codifient, le démocratisent. Plus besoin d’être au Temple pour agiter les quatre espèces. Vous le faites chez vous, dans votre souccah, dans votre synagogue.
La Mishna établit les critères de kashrout pour chaque espèce avec une minutie étonnante. L’etrog doit-il avoir son pitom (l’extrémité) ? Que se passe-t-il s’il est volé ? Si le loulav est sec ? Les rabbins débattent, légifèrent, créent un système portable, applicable partout.
SIMHAT BEIT HASHOEVA : DU SOUVENIR À LA CÉLÉBRATION
Mais qu’en est-il de Simhat Beit HaShoeva, cette nuit légendaire de joie et de lumière ?
Ici, les rabbins font quelque chose de fascinant. Ils ne peuvent pas la recréer – pas de Temple, pas de candélabres géants, pas de cour illuminant tout Jérusalem. Mais ils ne l’abandonnent pas non plus. Ils la transforment en mémoire célébrée.
Dans certaines communautés juives, même aujourd’hui, on célèbre Simhat Beit HaShoeva pendant Souccot. On danse, on chante, on se réjouit. Ce n’est pas au Temple, bien sûr. Ce n’est pas avec des torches jonglées par des sages. Mais c’est une façon de dire : nous n’avons pas oublié. Cette joie qui existait au Temple, nous la portons encore en nous.
Et dans un sens, c’est exactement le projet rabbinique : transformer la gloire extérieure et collective du Temple en une richesse intérieure et communautaire qui peut survivre à l’exil, à la dispersion, à toutes les catastrophes que l’histoire nous réserve.
CONCLUSION : LA PUISSANCE DE L'INTIME
Alors voilà le paradoxe de Souccot après 70. La fête qui était la plus spectaculaire, la plus bruyante, la plus « grande » du judaïsme antique… devient une fête d’intimité. La fête qui rassemblait des dizaines de milliers de personnes à Jérusalem devient celle où vous êtes chez vous, dans votre cabane, avec votre famille.
Et pourtant, dans cette transformation, quelque chose persiste. Cette joie que la Mishna décrivait – « celui qui n’a pas vu Simhat Beit HaShoeva n’a jamais vu de joie » – elle existe encore. Pas dans les mêmes formes, pas avec la même intensité sensorielle peut-être, mais dans une forme différente, plus intérieure, plus durable.
Les rabbins ont perdu le Temple. Ils ont perdu les processions, les libations, les candélabres en or. Mais ils ont créé quelque chose de nouveau : une fête qui peut voyager avec vous, qui ne dépend pas d’un lieu, qui ne nécessite pas de prêtres ou de sacrifices. Une fête que vous pouvez vivre vous-même, dans votre propre cour, avec vos propres mains.
C’est ça, le génie rabbinique. Non pas de préserver l’ancien à l’identique – c’était impossible. Mais de le transformer en quelque chose de nouveau qui porte encore l’âme de l’ancien. De prendre une fête de splendeur publique et d’en faire une expérience de vulnérabilité personnelle. De transformer le spectaculaire en intime, sans perdre la joie.
Et peut-être, au fond, c’est là la vraie leçon de Souccot après la destruction : que la grandeur ne se mesure pas toujours au bruit qu’on fait ou à la taille de nos constructions, mais parfois à la fragilité qu’on accepte, à l’intimité qu’on cultive, à la joie qu’on trouve dans la simplicité d’une cabane sous les étoiles.
Emmanuel Calef
Rabbin en devenir
Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.