TT des parents : Les rabbins – Edition spéciale
Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.
BREAKING NEWS – 14 ADAR, BABYLONE – RABBI NEWS NETWORK – ÉDITION SPÉCIALE POURIM
FLASH INFO
UN RABBIN TUE SON COLLÈGUE LORS D’UN REPAS DE POURIM. LE MEURTRIER : RAVA, ÉMINENT TALMUDISTE. LA VICTIME : RABBI ZEIRA, SON AMI. MISE À JOUR : RABBI ZEIRA EST VIVANT. RAVA A PRIÉ. ÇA A MARCHÉ.
Nous sommes en direct depuis l’académie de Pumbedita. Voici ce que nous savons.
Hier soir, deux des plus grands talmudistes du IVe siècle se retrouvent pour le repas de Pourim. D’un côté, Rava – chef de l’académie de Maḥoza, géant intellectuel de la Babylonie amoraïque, l’un des cerveaux les plus cités du Talmud babylonien. De l’autre, Rabbi Zeira – sa Sainteté en personne, connu pour ses jeûnes ascétiques et sa piété exemplaire. Deux amis. Un repas. Beaucoup de vin.
Ils boivent. Rava se lève. Et – nous citons ici le Talmud babylonien, tractate Meguila 7b, textuellement – שְׁחָטֵיהּ : il égorge Rabbi Zeira.
Pas « blessé ». Pas « bousculé ». Pas même « tué » au sens ordinaire. Le terme utilisé est שָׁחַט – le verbe technique de l’abattage rituel des animaux. Le mot qu’on emploie pour le bœuf et l’agneau. Appliqué ici à Rabbi Zeira !!
Ce matin, Rava a prié. Rabbi Zeira est ressuscité. Conférence de presse annulée.
NOTRE CORRESPONDANT À BABYLONE :
« Rava a invité Rabbi Zeira à recommencer l’année prochaine. Rabbi Zeira a répondu – et nous citons – : לָא כָּל שַׁעְתָּא מִתְרַחִישׁ נִיסָּא – ‘Les miracles n’arrivent pas à chaque instant.’ Nous saluons la retenue de Rabbi Zeira dans cette épreuve. »
CONTEXTE - CE QUE LE TALMUD AVAIT POURTANT ANNONCÉ
Ce qui rend cette affaire particulièrement savoureuse : juste avant l’incident, Rava avait lui-même formulé la règle de Pourim. Et là, premier détail étrange – il la formule en araméen.
Or dans le Talmud, les décisions halakhiques sont toujours en hébreu mishnaïque. L’araméen, c’est la langue du quotidien, du marché, de la conversation entre amis. Rava décrète donc l’obligation de s’enivrer à Pourim dans le registre linguistique de la blague de comptoir. Barry Wimpfheimer, professeur à Northwestern et auteur de The Talmud: A Biography, le souligne : ce n’est pas un énoncé juridique ordinaire. C’est quelque chose entre la prescription légale et la boutade.
Et que dit cette règle, en araméen donc ?
מִחַיָּיב אִינִישׁ לְאִיבְסוּמֵי בְּפוּרְיָא עַד דְּלָא יָדַע בֵּין אָרוּר הָמָן לְבָרוּךְ מָרְדֳּכַי
« Un homme est obligé de s’enivrer à Pourim jusqu’à ne plus savoir distinguer entre ‘maudit soit Haman’ et ‘béni soit Mardochée’. »
Immédiatement après : Rava, ivre mort, égorge Rabbi Zeira.
Jeffrey Rubenstein (NYU), spécialiste des récits talmudiques, appelle ça un « avertissement comique » : la loi qui prescrit l’ivresse est sabordée en temps réel par son illustration la plus logique mais extrème. Le Talmud se parodie lui-même. La règle est énoncée – et aussitôt démontrée par l’absurde.
Cette histoire nous est parvenue par deux sources : le Talmud babylonien (Meguila 7b) et les Sheilot du Rav Ahaï Gaon – ce gaon de Pumbedita du VIIIe siècle dont on a parlé dans l’épisode 18, et qui cite l’incident dans sa sheilta sur la paracha Vayakel. Deux sources indépendantes. L’histoire est solide. Rava était bien complètement ivre.
RÉACTIONS DES EXPERTS
Les grands commentateurs ont été contactés. Leurs réponses sont éclairantes.
Maïmonide (XIIe s., Le Caire) : « Personne n’est mort. La règle signifie : boire juste assez pour s’endormir. » – Pas de questions.
Rabbenu Ephraïm (Algérie, XIe s.) : « Cet incident prouve que la loi sur l’ivresse est annulée. Il est désormais INTERDIT de boire. » – Spectaculaire pivot.
Le Maharsha (Pologne, XVIe s.) : « Rava n’a pas tué Rabbi Zeira. Il l’a juste forcé à boire jusqu’à frôler la mort. » – Nous notons la nuance.
Le Ben Ish Haï (Bagdad, XIXe s.) : « L’âme de Rabbi Zeira est simplement montée vers les mondes supérieurs suite à un enseignement mystique trop intense. » – Pas de commentaire.
Le Be’er Heitev : « On doit boire juste assez pour ne plus calculer que אָרוּר הָמָן = בָּרוּךְ מָרְדֳּכַי = 502 en guématria. » – Nous vérifions les calculs.
CE QUE TOUT ÇA NOUS DIT
Seize siècles de commentateurs. Tous mal à l’aise. Tous obligés d’expliquer. Personne d’accord.
Parce que le Talmud a gardé cette histoire. Volontairement. Pourim est, selon Wimpfheimer, « a day beyond full rabbinic control » – le seul jour où le système rabbinique n’est pas totalement maître de lui-même. La fête résiste à sa propre halakhisation. Et le Talmud, au lieu de le cacher, le met en scène, le célèbre, le laisse respirer.
Les rabbins auraient pu couper cette histoire. Ils ne l’ont pas fait.
Parce que Pourim est le jour où ils rient d’eux-mêmes.
Rabbi Zeira est peut-être le personnage le plus sage de toute la littérature rabbinique.
RNN – Rabbi News Network. Nous restons en direct. La suite au prochain épisode – retour aux Guéonim, qui, à notre connaissance, n’ont tué personne à Pourim.