Tou Bichvat 5786 : Edito rabbinique
Tou Bichvat est-elle une fête ? La réponse peut surprendre mais Tou Bichvat n’est pas au sens strict une fête. La Michna mentionne Tou Bichvat dans le traité Roch Hachana (1:1) comme l’un des quatre nouvel-ans, celui des arbres.
Tou Bichvat sert donc au calcul du paiement des dîmes sur les fruits. Le Talmud (RH14a) explique que cette date a été choisie car la majorité des pluies hivernales sont déjà tombées, mais la majeure partie de la saison d’hiver est encore à venir.
Et pourtant, si Tou Bichvat n’est pas une fête, elle est devenue au cours des siècles une véritable célébration.
La force et l’essence de la tradition juive réside dans sa capacité à insuffler de la joie et du sens là où il n’y avait qu’administration; en d’autres termes, à mettre du קדש (kodesh) dans le חול (chol), du sacré dans le profane. Le premier signe de cette transformation se trouve dans une teshuvah de Rabbeinou Gershom au 10ème siècle qui mentionne Tou Bichvat comme un jour où jeûne et tachanoun sont interdits, comme c’est le cas pour les jours de fêtes.
Au cours des siècles, l’importance de Tou Bichvat continue d’éclore et c’est grâce à l’essor de la Kabbale Lurianique qui prend ses racines à Safèd au 15ème siècle qu’émerge un des aspects de nos célébrations contemporaines de Tou Bichvat : le seder. Ces mystiques ont exprimés leur attachement à la terre d’Israël en élaborant une liturgie pour cette occasion, qui sera codifiée en Seder dans le Pri Etz Hadar au 18ème siècle. Ce seder de Tou Bishvat est structuré autour de quatre mondes spirituels représentés par quatre coupes de vin ou de jus de raisin et par différentes catégories de fruits. Il s’agit d’une invitation à voyager entre: le monde de l’action (עולם העשייה), le monde de la formation (עולם היצירה), le monde de la création (עולם הבריאה), pour arriver dans le monde de l’émanation (עולם האצילות). Les différentes étapes de ce voyage mystique sont ponctuées par la dégustation des שבעת המינים (shivat haminim), les sept espèces représentatives de la Terre d’Israël (grenades, raisins, dattes, figues, olives, blé et orge)
Tou Bichvat vient aussi mettre en lumière de manière puissante la place centrales des arbres dans notre tradition, la Torah étant elle-même appelée עץ חיים (etz-chayyim), l’Arbre de vie (Prov 3:18). Ainsi, la Torah (Deut 20:19-20) interdit de couper des arbres fruitiers pendant le siège des villes ennemies. Principe qui sera étendu par la halakha à toute destruction d’arbres fruitiers (Mishneh Torah Hilkhot Melakhim 6:8). C’est la mitsva בל תשחית (Bal Tashchit), de ne pas détruire.
Le Talmud nous offre des enseignements forts sur notre rapport aux arbres.
Dans le traité Taanit (23a) Honi demande à un homme pourquoi il plante un caroubier qui ne produira des fruits que dans 70 ans. L’homme répond : « J’ai trouvé un monde rempli de caroubiers. Tout comme mes ancêtres ont planté pour moi, je plante pour mes descendants. »
Dans Avot d’Rabbi Natan (31b), Rabbi Shimon bar Yokhai va plus loin : « Si vous tenez un jeune arbre dans votre main et que quelqu’un vous dit que le Messie approche, plantez d’abord l’arbre, puis allez accueillir le Messie. » Le leurre de désirs messianiques ne doit pas nous détourner de prendre soin du monde dans lequel nous vivons. Ces enseignements sont incarnés par le minhag de planter un arbre à Tou Bichvat, תיקון עולם (Tikkoun Olam) qui rappelle nous devons être des acteurs dans la réparation du monde.
Si les arbres ont toujours été essentiels dans la tradition juive, Tou Bichvat prend aujourd’hui une résonance particulière face à l’urgence climatique sans précédent. Selon la Genèse (2:15) Dieu place l’Être humain dans le jardin d’Eden, לעבדה ולשמרה (l’ovda ul’shomra), pour le travailler et le protéger. La permission d’utiliser les ressources est liée à une obligation, dont nous n’avons pas encore été à hauteur: celle de préserver le monde.
Alors non, Tou Bichvat n’est donc pas une fête à proprement parler, mais elle n’en est pas moins une célébration. Celle de l’incroyable du génie juif, qui a su préserver cette date de notre calendrier malgré une déconnexion avec sa raison originelle, et la magnifier pour répondre aux réalités socio-historiques de chaque époque. D’une date administrative pour les dîmes, elle est devenue une source de joie avec Rabbeinou Gershom, un moment de profondeur mystique avec les kabbalistes de Safed, et aujourd’hui un appel à l’action environnementale face à l’urgence climatique.
Tou Bichvat est une invitation à planter aujourd’hui pour demain, à protéger ce qui nous a été confié, et à le faire dans la célébration et le partage.
Tou Bichvat nous rappelle qu’être juif, c’est répondre הנני (Hineini), me voici, pour assumer nos responsabilités pour la Création et le Monde.