Tichri 5786 : l’édito du rabbin Delphine Horvilleur
Êtes-vous prêts ?
Vous sentez-vous prêts à entrer dans ce temps si particulier du calendrier juif, qu’on aborde avec stupeur et tremblement, et qu’on nomme « YAMIM NORAIM », les jours redoutables ?
Ils sont redoutables, ces jours, parce que, selon la tradition, ils ouvrent un temps de jugement. L’Éternel siège au tribunal céleste, et nous nous apprêtons à nous asseoir sur le banc des accusés, à examiner nos actes et notre passé, et à entrer ensemble dans un temps d’introspection à la fois individuel et collectif, qui doit en principe permettre à chacun d’entre nous de faire résonner en lui les sons du chofar, c’est-à-dire ceux d’une brisure intérieure.
BEROSH HASHANA YIKATEVOUN à Roch Hachana, tout est inscrit
OUVEYOM TZOM KIPPOUR YIKHATEMOUN : à Kippour, le décret est scellé.
Ce Temps est consacré à la TECHOUVA, qu’on traduit parfois par repentance, mais qui signifie littéralement quelque chose comme « retour ». La Techouva, c’est la capacité de se retourner, ou bien en hébreu moderne c’est aussi la réponse, le contraire de la SHEELA, la question.
Et de là vient un très grand malentendu de la langue hébraïque. Lorsque quelqu’un revient à la tradition, opère un retour à la pratique des mitsvot, des commandements, on dit généralement de lui qu’il est HOZER BITSHOUVA, littéralement qu’il « revient à la réponse ». Et parce qu’on traduit techouva par réponse, il est commun de dire de celui qui quitte la pratique, et s’éloigne de l’observance, qu’il est HOZER BISHEELA, qu’il est « de retour à la question ».
Le malentendu est terrible, car il suggère que la pratique est une réponse et l’éloignement de la pratique une question. Or bien souvent, c’est exactement l’inverse :
Celui qui engage un cheminement spirituel véritable s’attache souvent à une interrogation, et accepte le doute…Il accepte souvent de quitter un monde passé, des certitudes anciennes, d’interroger ce qu’il pensait établi ou fixe pour lui.
Ce malentendu existe dans toutes nos traditions, y compris et bien souvent malheureusement dans l’esprit même de ceux qui pratiquent, l’illusion qu’ils auraient renoncé au doute et à la question, et qu’ils auraient en leur possession des réponses que d’autres n’auraient pas, une vérité indubitable dont ils seraient soudain pleinement propriétaires.
Or, la techouva n’est pas une réponse que je possède et dont je suis propriétaire. Elle est au contraire, un retour que je dois opérer, comme un retournement sur moi-même, mon passé, mes certitudes et mes zones de confort.
Pour pouvoir opérer ce retour, la seule possibilité est de faire en moi de la place, de reconnaître qu’il y a en moi un vide, un HALLAL, un espace qui permet de ne pas être trop plein de réponse et de certitude. Ce vide intérieur est l’espace de mon questionnement, et de mon retournement. En clair, il n’existe pas de techouva s’il n’y a pas de cheela. S’il n’y a pas de JEU pour que JE puisse m’y retourner
Si je suis prêt à engager ce questionnement, alors la techouva me promet un étrange voyage dans le temps. Elle me dit : si au présent, tu es prêt à interroger mon passé, alors tu pourras changer ton futur.
Si je suis prêt aujourd’hui, à questionner hier, à me retourner vers ce passé pour m’y confronter vraiment, alors demain sera différent, et l’avenir pourrait s’en trouver modifié.
C’est à ce voyage dans le temps et dans la question, auquel cette saison nous convie, à une possibilité d’habiter simultanément tous les temps.
Ce voyage dans la 4e dimension est une ouverture dans l’espace-temps, une science-fiction racontée par les mots d’une liturgie ancestrale.
Bienvenue dans le temps de l’année juive qui contre toutes les lois de la linéarité du temps.
Bienvenue dans les jours redoutables où l’on ne cesse de dire à Dieu
HADESH YAMENOU KEKEDEM. « Renouvelle nos jours comme avant ». Il s’agit de faire du neuf… comme avant ! Bref, de savoir examiner le passé avec suffisamment d’honnêteté pour pouvoir se construire un nouveau futur.
Pourvu que nous y soyons prêts.