Talmud Torah des parents : Les rabbins, épisode #18.4

14 janvier 2026

Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah JEM. 

Les rabbins, épisode #18 partie D : "Papa, maman, qui a vraiment le pouvoir chez les rabbins ?" 

Dans les parties précédentes, nous avons découvert les académies de Soura et Poumbedita installées à Bagdad, leur organisation sophistiquée avec 70 membres assis en rangs hiérarchiques, les spectaculaires mois de Kalla où des centaines d’étudiants affluent de partout, et les tensions financières autour du système des reshut. 

Les académies fonctionnent, les Géonim président, l’argent circule. Mais il manque un acteur crucial dans ce tableau. Un homme qui se tient dans l’ombre et qui pourtant détient un pouvoir immense. Un prince juif qui peut faire et défaire les Géonim. 

Il est temps de le faire entrer en scène. 

L'EXILARQUE : LE PRINCE JUIF

Rosh ha-Golah. ראש הגולה en hébreu. « Chef de l’Exil. » 

C’est LE personnage politique du judaïsme babylonien. Et pour comprendre les Géonim, il faut absolument comprendre l’Exilarque, parce que les deux sont inextricablement liés – parfois en coopération harmonieuse, parfois en conflit explosif. 

Qui est l’Exilarque ? 

Un aristocrate juif qui prétend descendre du roi David. C’est important : il tire sa légitimité de son pedigree, pas de son érudition. L’Exilarque n’est pas forcément un grand savant du Talmud – certains l’étaient, d’autres pas du tout. C’est un noble, un prince juif. 

Il est reconnu officiellement par les autorités musulmanes comme le représentant des Juifs de Babylonie. C’est lui qui collecte les impôts auprès des communautés juives et les reverse au calife. C’est lui qui gère les relations avec le pouvoir. C’est lui qui a une autorité judiciaire sur les conflits entre Juifs. C’est lui qui nomme les rabbins et les juges dans son territoire (son reshut). 

Et il vit comme un prince. Palais. Serviteurs. Vêtements somptueux. Lors des cérémonies d’investiture d’un nouvel Exilarque, on déroule un tapis de soie depuis sa maison jusqu’à la synagogue. Il arrive en procession, accompagné de musiciens. Les Géonim de Soura et Poumbedita l’attendent et s’inclinent devant lui. Il s’assoit au centre, le Gaon de Soura à sa droite, le Gaon de Poumbedita à sa gauche. 

C’est très théâtral, très hiérarchisé. Les sources nous décrivent ces cérémonies avec un luxe de détails – on sent que ça impressionnait tout le monde. 

Imaginez un peu la scène : vous êtes un Juif de Bagdad au IXe siècle. Vous assistez à l’investiture du nouvel Exilarque. Le cortège avance lentement dans les rues du quartier juif. Des chants résonnent. L’Exilarque porte des vêtements brodés d’or. Devant lui marchent les notables de la communauté. Derrière lui, sa famille. Et quand il entre dans la grande synagogue, les deux Géonim – ces hommes si respectés, si savants – se lèvent et s’inclinent. 

C’est un moment de fierté pour la communauté juive. Regardez, semblent dire ces cérémonies, nous avons notre propre prince. Nous sommes une nation dans la nation.

DEUX POUVOIRS, UN ÉQUILIBRE DÉLICAT

Mais voilà : deux types d’autorité coexistent. 

L’Exilarque a le pouvoir temporel, politique, reconnu par l’État. Les Géonim ont l’autorité intellectuelle, religieuse, morale. En théorie, chacun reste dans son domaine. En pratique, les frontières sont floues. 

Et c’est là que ça devient intéressant. 

Il y a un système de checks and balances, d’équilibre des pouvoirs : 

  • L’Exilarque nomme les Géonim → pouvoir politique 
  • Mais les Géonim peuvent déposer l’Exilarque → pouvoir moral 

Oui, vous avez bien lu. Les Géonim, s’ils sont unis et s’ils ont le soutien des notables de la communauté, peuvent renverser un Exilarque. Ça s’est produit plusieurs fois. 

Le cas d’Uqba que nous avons mentionné dans la partie précédente en est un exemple parfait. Au début du IXe siècle, cet Exilarque essaie d’usurper les revenus du Khorasan qui appartiennent traditionnellement à Poumbedita. Mais il va plus loin : il tente aussi de s’arroger des privilèges réservés aux Géonim. Les sources racontent qu’il essaie même de présider certaines sessions d’étude. 

Résultat ? Les Géonim s’unissent contre lui. Ils mobilisent leurs alliés – notamment les puissantes familles de banquiers juifs de Bagdad qui financent les académies. Ces banquiers ont des contacts au plus haut niveau du califat. Et Uqba se retrouve déposé et exilé. 

C’est un événement tellement marquant que Sherira Gaon, écrivant plus d’un siècle et demi plus tard, le décrit encore en détail dans sa fameuse lettre historique. 

Quand ça marche bien, c’est harmonieux. L’Exilarque gère la politique, les Géonim gèrent la religion, tout le monde est content. L’Exilarque consulte les Géonim sur les questions légales. Les Géonim demandent à l’Exilarque d’intercéder auprès des autorités musulmanes quand nécessaire. C’est une division du travail efficace. 

Quand ça ne marche pas… c’est explosif. Et l’exemple le plus célèbre, nous le raconterons dans un prochain épisode : le conflit titanesque entre Saadia Gaon et l’Exilarque David ben Zakkai, qui a déchiré la communauté juive babylonienne pendant des années dans les années 930. 

Mais il y a un détail institutionnel fascinant : l’Exilarque a sa propre académie. Une petite académie qui fonctionne à l’ombre de Soura. Ce n’est pas une académie majeure – elle n’a jamais eu l’importance de Soura ou Poumbedita. Mais elle existe. 

Et du coup, quand les textes gaoniques parlent des « deux académies » (shetey ha-yeshivot), souvent ils ne parlent pas de Soura et Poumbedita, mais de Soura et l’académie de l’Exilarque ! Cette découverte récente des historiens change notre compréhension des dynamiques de pouvoir. 

Cela explique aussi pourquoi Soura jouit de privilèges particuliers. L’Exilarque et Soura sont alliés. Ils coopèrent. Ils se soutiennent mutuellement. Le Gaon de Soura s’assoit à la droite de l’Exilarque – la place d’honneur. Soura reçoit traditionnellement deux tiers des donations non-spécifiées (jusqu’à ce que Poumbedita se rebiffe et négocie un meilleur deal). 

C’est une alliance stratégique qui structure toute la politique du judaïsme babylonien pendant des siècles. 

Nous avons maintenant compris la structure du pouvoir : les Géonim avec leur autorité religieuse, l’Exilarque avec son pouvoir politique, et un équilibre délicat entre les deux. 

Mais une question reste en suspens : comment ce système babylonien a-t-il pu exercer son influence sur un monde juif dispersé de l’Espagne au Yémen ? Les Géonim à Bagdad peuvent bien être les plus savants, mais comment leurs décisions atteignent-elles une communauté à Kairouan, Cordoue ou Alexandrie ? 

La réponse tient à une innovation technologique que personne n’aurait imaginée être si décisive : une bataille perdue dans les steppes d’Asie centrale, des prisonniers chinois, et un secret qui va tout changer. 

Rendez-vous dans la prochaine partie !