Pourquoi Ticha Be-Av nous parle encore aujourd’hui ?

13 juillet 2026

Se souvenir, encore et encore, d’un Temple détruit il y a deux mille ans : à première vue, l’exercice peut sembler abstrait, presque hors du temps. Et pourtant, Ticha Be-Av reste l’une des dates les plus habitées du calendrier juif.

Le 9 du mois d’Av marque la destruction du Premier Temple par les Babyloniens en -586, puis celle du Second Temple par les Romains en l’an 70 — un Temple qui, à ce jour, n’a jamais été reconstruit. Deux catastrophes séparées de plusieurs siècles, tombées le même jour du calendrier. Une coïncidence que la tradition a lue comme un signe : ce jour porte en lui une répétition, comme si l’histoire juive revenait buter, page après page, sur la même fracture.

Avec le temps, Ticha Be-Av a fini par rassembler bien plus qu’un seul événement. De nombreuses communautés y associent également d’autres tragédies de l’histoire juive : les massacres liés à l’Inquisition espagnole, les pogroms de 1648 en Pologne, ceux qui frappèrent l’Europe de l’Est à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, ou encore, dans une certaine mesure, la Shoah — même si celle-ci fait l’objet d’une journée de commémoration spécifique, Yom HaShoah, célébrée le 27 Nissan. Au fil des siècles, Ticha Be-Av est ainsi devenu le réceptacle d’une mémoire collective des ruptures, de l’exil et des destructions. La tradition ajoute divers événements à cette date.

Un jour où tout dit le deuil

Ce qui frappe dans Ticha Be-Av, c’est à quel point le deuil s’incarne concrètement. On jeûne pendant vingt-cinq heures. Lors de l’office du matin, on ne porte ni talet ni tefiline, comme pour suspendre, le temps d’une journée, certains des signes habituels de la joie religieuse.

La synagogue elle-même change d’aspect. Les ornements des Sifré Torah sont retirés, le rideau de l’Arche sainte disparaît, la tevah laisse place à une simple table. Seule la lumière des bougies accompagne la lecture de Eikha, le Livre des Lamentations.

Ce dépouillement n’a rien d’anecdotique. Il rend visible l’absence. C’est un geste que chacun peut reconnaître : une maison qu’on vide après un deuil, une chambre qu’on laisse intacte après un départ. Lorsqu’un lieu change, la perte devient tangible. La tradition nous invite ainsi à ne pas faire comme si rien ne s’était passé.

Pourquoi cette mémoire nous concerne encore

On pourrait croire que se souvenir d’une perte aussi ancienne relève du symbole, sans effet réel sur nos vies. C’est presque l’inverse : Ticha Be-Av fonctionne comme une mémoire vivante, transmise de génération en génération, qui rappelle que la continuité juive n’a jamais été acquise.

Il y a dans cette date une leçon très actuelle sur la fragilité de ce que l’on croit durable : une communauté, un lien, une transmission, une institution. Rien ne se maintient sans que l’on en prenne soin.

La tradition rabbinique propose d’ailleurs une lecture spirituelle de la destruction du Second Temple. Elle l’attribue à la sinat ‘hinam, la « haine gratuite » entre Juifs eux-mêmes. Plus qu’une explication historique, cet enseignement rappelle que les divisions internes peuvent fragiliser une communauté autant que les menaces extérieures.

C’est peut-être là le message le plus dérangeant de Ticha Be-Av. Ce qui met en péril une famille, une communauté ou une société ne vient pas toujours de l’extérieur. Ce sont parfois les incompréhensions qui s’installent, les fractures que l’on laisse grandir, les dialogues que l’on abandonne. La cohésion ne va jamais de soi : elle se construit, jour après jour.

Une mémoire tournée vers l'avenir

Dans la tradition juive, Ticha Be-Av n’est jamais une fin. Il est précédé de 3 semaines depuis le 17 Tammouz avec diverses règles. Dès l’après-midi (où ceux qui font un office remettent talith et tefillins) commencent les sept semaines de consolation qui conduisent progressivement jusqu’à Roch Hachana. Comme un rappel qu’après toute destruction peut s’ouvrir un chemin de reconstruction.

Se souvenir n’a donc rien d’un exercice de nostalgie. Il s’agit de comprendre ce qui fragilise une société, une communauté ou une famille, afin de mieux préserver ce qui les fait tenir. Le deuil n’est pas célébré pour lui-même : il invite chacun à devenir acteur de ce qui se construit aujourd’hui. Certains se sont posé la question du maintien de la célébration du 9 Av après la Shoah. La réponse a été que tout ce qui entoure la destruction des Temples dans la célébration justifiait pleinement le maintien.

Se souvenir ensemble, avec JEM

Se souvenir seul a peu de sens ; c’est collectivement que cette mémoire prend toute sa force. À l’occasion de Ticha Be-Av, JEM Beaugrenelle vous propose un office le Jeudi 23 Juillet à 8h30.  Car si Ticha Be-Av nous rappelle ce qui a été perdu, il nous invite surtout à nous demander ce que nous voulons construire. En faisant mémoire des fractures du passé, cette journée nous encourage à renforcer les liens qui permettront à la vie juive de continuer à se transmettre, de génération en génération.