Pourim 5786 : du deuil à la joie

18 février 2026

À chaque Pourim, la Meguila (rouleau) d’Esther nous renvoie un miroir troublant. Nous y lisons l’histoire ancienne de notre peuple menacé d’anéantissement par la folie d’Haman qui décréta la première « solution finale ». Mais nous y entendons aussi, en filigrane, notre propre respiration, notre propre histoire, notre propre identité.

Car non seulement nous sommes les héritiers d’Esther et de Mordékhaï, mais aussi les enfants d’une longue chaîne de rescapés —qui ont traversé les périls, les exils, les violences, et qui ont choisi malgré tout de rester debout. La fameuse résilience dont parle Boris Cyrulnik. Avant d’être une fête de la joie, des gâteaux et des déguisements, Pourim est d’abord une fête de la lucidité, de la mémoire et de la responsabilité.

Souviens-toi ! Zakhor !

Le Chabbat qui précède Pourim se nomme « Zakhor » « Souviens-toi » car nous y lisons dans la Torah : « Souviens de ce que t’a fait Amalek à ta sortie du pays d’Egypte. » Amalek fut ce peuple antique qui attaqua les enfants d’Israël juste après que ces derniers eurent traversé la mer des Joncs et aient commencé à respirer le parfum de la liberté. Par-delà cette peuplade disparue, Amalek va symboliser au fil des siècles la figure de l’anti-Israël

Porter le deuil

Ainsi avant de célébrer la lumière de la délivrance, nous portons le deuil, c’est le sens du jeûne d’Esther. Même s’il n’y a plus d’otages à Gaza, tous ne sont pas revenus vivants, paix pour l’âme de celles et ceux qui ne sont plus. Jeûner c’est porter un peu de la douleur de leurs proches, qui spirituellement sont aussi nos proches. Mais ne restons pas judéo-centrés, tout citoyen du monde qui souffre ici et là de la haine des hommes, d’un régime oppressif est notre frère et notre sœur car nous espérons la libération de l’humanité de toutes ses idéologies mortifères.

Le chemin vers la lumière

La Meguila commence dans l’ombre : un décret de mort plane sur le peuple juif, et Mordékhaï déchire ses vêtements, hurle sa douleur. Ce geste, nous le connaissons trop bien. Il nous rappelle que notre joie n’est jamais naïve : elle est construite sur la conscience aiguë de ce qui a été perdu. Porter le deuil, c’est reconnaître la fragilité de notre histoire et honorer ceux qui n’ont pas pu voir la délivrance.

Garder la vigilance

Pourim nous enseigne aussi la vigilance. Esther n’entre pas dans le palais par goût du pouvoir, mais par nécessité. Elle comprend que le salut exige courage, stratégie, solidarité. Le danger n’est jamais abstrait : il a un nom, un visage, une idéologie. Aujourd’hui encore, nous savons que la menace peut ressurgir, parfois masquée, parfois bruyante. Être vigilants, ce n’est pas vivre dans la peur : c’est refuser l’aveuglement. C’est renforcer nos institutions, nos écoles, nos lieux de vie, notre communauté bien sûr. C’est rester unis, informés, responsables. C’est affirmer que notre sécurité n’est pas négociable.

Investir dans l’avenir

Mais attention, Pourim n’est pas une fête de survie, c’est une fête de renaissance. Une fois la menace écartée, le peuple ne se replie pas : il se reconstruit. Il envoie des cadeaux, il soutient les plus fragiles, il tisse des liens, il forme unité âm éhad bélev éhad « un seul peuple, un seul cœur ». Investir dans l’avenir, c’est d’abord croire en notre jeunesse : lui transmettre la fierté d’être juive ou juif, lui donner le goût de l’étude, la joie de la tradition. C’est renforcer notre communauté, dans sa diversité et sa vitalité. C’est cultiver nos liens indéfectibles avec Israël, non pas comme un slogan, mais comme une responsabilité partagée, un engagement vivant, un attachement qui nous structure et nous élève.

Nous sommes des rescapés, oui — mais nous sommes surtout des bâtisseurs. Nous avons hérité d’une histoire blessée, et pourtant nous continuons d’écrire une histoire lumineuse.

Et la joie, en plus

Pourim se conclut dans le rire, le partage, la fête. Non pas pour oublier, mais pour affirmer que la vie l’emporte et que nous avons choisi la vie. Que notre peuple sait transformer la peur en solidarité, la menace en unité, la douleur en espérance. Que la joie est une forme de résistance.

Alors, en ce Pourim 5786, que nos cœurs s’allègent, que nos maisons s’emplissent de rires, et que notre communauté avance lucide, forte, et profondément vivante, riche de nos différences.

Pourim Saméa’h !

Rabbin Philippe Haddad