Les Rendez-vous Martin Buber : Retrospective
Hier soir, au Digital Village, les Rendez-vous Martin Buber ont ouvert un espace rare : celui où l’on prend le temps de questionner le travail, non pas seulement comme un levier de performance, mais comme un lieu de sens, de responsabilité et de relation à l’autre.
Autour de la table, un rabbin, une entrepreneure et un dirigeant. Trois regards, trois expériences, mais une même intuition : le monde du travail est en train de changer, et avec lui, notre manière de penser la réussite.
Le "supplément d’âme" : une question d’intention
Dès les premières prises de parole, le ton est donné. Pour le rabbin Jonas Jacquelin, la question centrale n’est pas tant ce que l’on fait que la manière dont on le fait, et surtout l’intention que l’on y met.
Il évoque ce “supplément d’âme” qui distingue une simple activité d’une véritable œuvre. Dans la tradition juive, rappelle-t-il, ce ne sont pas les obligations des salariés qui sont détaillées, mais celles des employeurs. Une inversion de perspective qui dit beaucoup : la responsabilité repose d’abord sur celui qui détient le pouvoir.
Cette exigence trouve un écho saisissant dans deux récits bibliques. D’un côté, la Tour de Babel, symbole d’une humanité lancée dans une quête de grandeur au point d’en oublier les individus qui la composent. De l’autre, le Mishkan, ce sanctuaire construit collectivement, où chacun apporte sa contribution à la mesure de ses capacités.
Deux manières de bâtir, deux visions du collectif. L’une écrase, l’autre élève.
Entreprendre sans perdre le collectif
Ce va-et-vient entre texte et réalité prend une résonance très concrète lorsque Emma Freyd partage son quotidien de dirigeante. Derrière l’engagement et la croissance, il y a aussi les nuits plus courtes, les décisions difficiles, la pression constante.
Mais il y a surtout une conviction : une entreprise ne tient que par les liens qui unissent celles et ceux qui la font vivre. Créer de la confiance, donner de la visibilité, faire en sorte que chacun trouve sa place dans un projet commun — c’est là que se joue, selon elle, la possibilité d’un travail à la fois exigeant et épanouissant.
Édouard Mandelkern prolonge cette idée en observant que l’épuisement n’est pas toujours là où on l’attend. On peut travailler beaucoup sans se sentir vidé, si l’on comprend pourquoi on le fait. À l’inverse, le manque de sens ou de reconnaissance peut suffire à épuiser durablement.
Son rôle de dirigeant, dit-il, consiste alors à créer les conditions dans lesquelles chacun peut donner le meilleur de lui-même — ce qui suppose de connaître ses équipes, de rester au contact, et de ne pas se réfugier derrière les seuls indicateurs de performance.
Car le risque est bien là : laisser s’installer une forme de silence, où l’on n’ose plus dire que ça ne va pas. Prévenir l’épuisement demande du courage, de l’attention et une véritable culture du dialogue.
Cela suppose aussi d’accepter que la performance ne se mesure pas uniquement à court terme.
Le Chabbat : une réponse étonnamment moderne
Dans ce contexte, une idée a particulièrement marqué les esprits : celle du Chabbat comme réponse profondément moderne à nos dérives contemporaines.
À l’heure où les frontières entre vie professionnelle et personnelle s’effacent, où chaque notification nous rappelle à une forme d’urgence permanente, ce temps de pause apparaît presque subversif. Non pas comme un simple repos pour être plus efficace ensuite, mais comme un espace indispensable pour exister pleinement, en dehors de toute logique de production.
Au fil des échanges, une évidence s’impose : le véritable enjeu n’est plus seulement de créer de la valeur, mais de savoir comment la créer sans abîmer l’humain.
Une question qui dépasse largement le cadre de l’entreprise, et qui invite chacun à repenser sa manière de travailler, de manager, et peut-être, plus simplement, d’être au monde.