Les rabbins, hors-série « Papa, maman, les rabbins ont-ils une rentrée ? » #2 

9 septembre 2026

Le Talmud Torah des parents par Emmanuel Calef, Rabbin en devenir. Ancien directeur des Talmudei Torah de JEM.

Dans la première partie de cet épisode, nous avons cherché une rentrée dans l’Israël ancien et nous ne l’avons pas trouvée. Un calendrier agricole sans jour de creux, une garde sacerdotale qui tourne sans fin, une convergence collective tous les sept ans. Et des rabbins qui, en l’an 200, ouvrent leur traité sur le calendrier en annonçant tranquillement qu’il y a quatre têtes d’année.

Alors quand apparaît la première vraie rentrée juive ? Et surtout : comment le sait-on ? 

La réponse est pleine d’humour. La plus ancienne trace écrite d’une rentrée juive ne vient pas d’un texte de prière, ni d’un traité théologique, ni d’un règlement d’académie. Elle vient… d’un rapport de police.

UN HOMME QUI COÛTE CHER AU ROI

Nous sommes en Babylonie, dans l’Empire Perse Sassanide, dans la première moitié du IVe siècle. Rabba bar Nahmani dirige l’académie de Poumbedita. Et quelqu’un, dont le Talmud ne nous donnera jamais le nom, décide d’aller le dénoncer au palais. 

Le Talmud rapporte la scène en araméen, dans le style sec des rapports administratifs : 

אִיכָּא חַד גַּבְרָא בִּיהוּדָאֵי דְּקָא מְבַטֵּל תְּרֵיסַר אַלְפֵי גַּבְרֵי מִיִּשְׂרָאֵל יַרְחָא בְּקַיְטָא וְיַרְחָא בְּסִתְוָא מִכַּרְגָּא דְמַלְכָּא 

« Il y a un certain homme parmi les Juifs qui fait chômer douze mille hommes d’Israël, un mois en été et un mois en hiver, de l’impôt du roi. » (Baba Metsia 86a) 

Prenons cette phrase au sérieux, parce qu’elle est extraordinaire. 

Douze mille : n’y croyons pas trop, c’est un chiffre rond, le genre de nombre que la littérature rabbinique utilise pour dire « énormément ». Mais le reste du rapport n’a aucune raison d’être inventé, et c’est précisément ce qui le rend intéressant. Un mois en été. Un mois en hiver. Deux fois par an, un nombre suffisant de sujets du roi de Perse quittent leur travail assez longtemps pour que le fisc s’en aperçoive, s’en irrite, et remonte jusqu’à un responsable. 

Autrement dit : la première rentrée juive documentée, nous la connaissons parce qu’elle a fait un trou dans les recettes de l’État sassanide. 

Ces deux mois ont un nom : les mois de Kalla (ירחי כלה, littéralement « les mois de la fiancée »). Le mois d’été, c’est Eloul. Le mois d’hiver, c’est Adar. Deux fois par an, on ferme boutique, on prend la route, on converge vers l’académie. 

Voilà peut-être la rentrée que nous cherchions depuis le début.  

POURQUOI ADAR ET ELOUL ? RETOUR AU CALENDRIER DES CHAMPS

Reste la question qui compte : pourquoi ces deux mois-là, et pas d’autres ? 

Robert Brody, le grand spécialiste de cette période, donne l’explication la plus probable, et elle nous ramène exactement là où nous avions commencé : ces mois ont vraisemblablement été choisis parce qu’il n’y avait alors aucun travail agricole urgent à faire. 

Attention, changeons bien de pays en même temps que d’époque. Nous ne sommes plus dans la Judée du calendrier de Guézer, avec ses oliviers et son orge : nous sommes en Mésopotamie, dans un monde d’irrigation, de dattiers et de canaux. Mais la logique est la même, et c’est ça qui est frappant. Adar précède la moisson de l’orge. Eloul précède la grande rentrée des fruits d’automne. Ce sont les deux respirations de l’année, les deux moments où l’on peut quitter ses champs sans risquer de les perdre. 

Vous voyez l’ironie ? La première rentrée intellectuelle juive n’a pas été décrétée pour des motifs religieux. Elle n’a pas été fixée en fonction des fêtes, ni de la Torah, ni d’une théologie du temps. Elle a été logée dans les trous du calendrier agricole. Les rabbins n’ont pas inventé un rythme : ils se sont glissés dans celui qui existait déjà, celui-là même que nous avions vu graver sur une tablette de calcaire mille trois cents ans plus tôt. 

Et Brody ajoute une remarque essentielle : si cette explication est la bonne, alors le système remonte bien à l’époque talmudique, parce qu’à l’époque des Gueonim, l’agriculture avait déjà perdu presque toute son importance dans l’économie juive de Babylonie. Traduction : les Gueonim de Babylonie, quatre siècles plus tard, continuaient à convoquer le monde juif en Adar et en Eloul pour ménager des paysans qu’ils n’avaient plus. 

C’est une des choses les plus humaines de toute cette histoire. Une institution survit toujours plus longtemps que la raison initiale qui l’a fait naître. Demandez à n’importe quel parent pourquoi les grandes vacances durent deux mois… 

« NE VOUS MONTREZ PAS DEVANT MOI »

On a même la scène inverse, et elle est délicieuse. 

Le Talmud vient de rapporter un des grands débats de la tradition : faut-il travailler, ou étudier ? Rabbi Ishmaël dit qu’il faut conduire l’étude « selon l’usage du monde », c’est-à-dire avec un métier. Rabbi Shimon bar Yohaï répond que si l’on laboure quand c’est le temps de labourer, et que l’on moissonne quand c’est le temps de moissonner, alors « la Torah, qu’adviendra-t-il d’elle ? » Abayé tranche avec une brutalité désarmante : beaucoup ont fait comme Rabbi Ishmaël et ça a marché ; comme Rabbi Shimon bar Yohaï, et ça n’a pas marché. 

Et immédiatement après, Rava s’adresse à ses élèves : 

בְּמָטוּתָא מִינַּיְיכוּ בְּיוֹמֵי נִיסָן וּבְיוֹמֵי תִּשְׁרֵי לָא תִּתְחֲזוּ קַמַּאי כִּי הֵיכִי דְּלָא תִּטְרְדוּ בִּמְזוֹנַיְיכוּ כּוּלָּא שַׁתָּא 

« De grâce, je vous en prie : dans les jours de Nissan et dans les jours de Tichri, ne vous montrez pas devant moi, afin que vous ne soyez pas préoccupés de votre subsistance toute l’année. » (Berakhot 35b) 

Lisez-la deux fois. Ce n’est pas un maître qui réclame de l’assiduité. C’est un maître qui met ses étudiants dehors ! Nissan, c’est l’ouverture de la moisson : l’orge d’abord, le blé sept semaines plus tard, à Chavouot. Tichri, c’est l’engrangement, celui qui donne son nom biblique à Souccot, חַג הָאָסִיף, « la fête de l’engrangement » : les vendanges, les premières olives, les fruits d’été — et, en Babylonie où se tient Rava, la récolte des dattes. Rachi, qui commente ce passage en Champagne mille ans plus tard, le dit en trois mots : ימי הקציר, « les jours de la moisson », et דריכת הגתות והבדים, « le foulage des pressoirs à vin et des pressoirs à huile ». Rava sait très bien que ceux qui restent devant lui en avril et en octobre passeront l’hiver à s’inquiéter de leur pain, et qu’un étudiant qui a faim n’étudie pas. 

Deux mois où l’on se rassemble, deux mois où l’on est prié de disparaître. Le calendrier des académies babyloniennes n’est pas construit contre le monde du travail : il est construit avec lui, autour de lui, dans ses interstices. 

LES DEVOIRS DE VACANCES

Ce système, les Gueonim en font une machine. 

Nous en avons décrit le détail dans notre épisode 18 : les sept rangées de dix, les places assignées, l’examen individuel de la quatrième semaine, les bourses qu’on augmente ou qu’on ampute. Mais il y a un détail que nous avions laissé de côté, et qui est précisément l’essence d’une rentrée. 

Rabbi Nathan le Babylonien, qui a assisté à une session d’Adar au Xe siècle, raconte que le chef de l’académie ne laisse jamais partir ses élèves sans leur avoir dit sur quoi travailler : 

« En Adar il dit : nous étudierons tel traité en Eloul ; et de même en Eloul il dit : nous étudierons tel traité en Adar. Et aucune des rangées ne le quitte avant qu’il ne leur ait indiqué le traité dont chacun devra s’occuper chez lui. » 

Des devoirs de vacances. Au Xe siècle. Avec contrôle des connaissances au retour, et sanction financière pour ceux qui ont traîné. 

Une précision d’honnêteté, tout de même, parce que Rabbi Nathan a l’enthousiasme du visiteur : il n’est venu qu’une fois, en Adar, et il a pris ce qu’il voyait pour la règle générale. À l’entendre, l’académie dormirait dix mois par an. C’est faux : on sait par les responsa eux-mêmes que le noyau des savants travaillait toute l’année. On a même conservé une réponse rédigée à Hanoukka, à mi-chemin exact entre deux Kalla. La rentrée est réelle pour les étudiants. Elle ne l’est pas pour l’institution. 

Et l’affluence, elle, est bien attestée – y compris par les plaintes. Rava, encore lui, explique très sérieusement que les démons sont partout autour de nous, invisibles, et qu’ils sont responsables de bien des désagréments quotidiens : הַאי דּוֹחֲקָא דַּהֲוֵי בְּכַלָּה מִנַּיְיהוּ הָוֵי – « cette bousculade qui a lieu au Kalla, c’est d’eux qu’elle vient » (Berakhot 6a). Quiconque a déjà cherché une place assise le premier jour de la rentrée reconnaîtra la sensation, et appréciera l’explication. 

ALORS, UNE RENTRÉE ?

Oui. Enfin. Après des siècles de rythmes qui ne se rencontraient jamais, voici un moment où tout le monde revient au même endroit, au même moment, avec le même programme dans la tête. 

Sauf que les rabbins étant les rabbins, ils n’en ont pas fait une. Ils en ont fait deux. 

Une rentrée d’hiver et une rentrée d’été. Comme il y a quatre têtes d’année, comme il y a deux Talmuds, comme il y aura deux cycles de lecture de la Torah. Chaque fois que ce peuple s’approche d’un rythme unique, il se débrouille pour en garder au moins un de rechange. 

Restait à savoir ce qu’il adviendrait de tout cela quand les académies fermeraient, quand le monde juif se déplacerait vers l’ouest, et quand le rabbin cesserait d’être un chef d’académie pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : quelqu’un qui, fin août, regarde le calendrier de Tichri avec une légère montée d’angoisse. 

Ça, mes amis, ce sera pour la dernière partie. 

Psst… plus haut, on s’est demandé pourquoi les grandes vacances durent deux mois… mais on ne sait même pas pourquoi elles s’appellent « vacances » ! Et ça, c’est une histoire assez surprenante. On en parlera… la prochaine fois !

 

Emmanuel Calef
Rabbin en devenir
Ancien directeur des Talmudei Torah JEM.