Denis Olivennes et Philippe Val : pourquoi le combat des Juifs est celui de la démocratie.

21 janvier 2026

Vendredi dernier, lors des Matins de JEM, Denis Olivennes et Philippe Val ont échangé sur l’histoire des Juifs en France, la mutation de l’antisémitisme contemporain et le rôle du judaïsme dans la défense de la République et de la démocratie européenne. Retour en images.

Denis Olivennes est un dirigeant majeur des médias et de l’édition. Ancien PDG de la Fnac et ex-directeur de Canal+ et du Nouvel Observateur, il préside aujourd’hui Editis et CMI France. Philippe Val, journaliste et écrivain, a dirigé Charlie Hebdo puis France Inter. Il est reconnu pour ses engagements en faveur de la liberté d’expression.

Philippe Val et Denis Olivennes dédicacent leurs ouvrages à l’issue des Matins de JEM.

Conscience de l’antisémitisme et histoire juive en France

Le 7 octobre 2023 marque pour Denis Olivennes une prise de conscience : un nouveau variant de l’antisémitisme se développe, tandis que les Français, juifs comme non-juifs, méconnaissent largement l’extraordinaire histoire qui relie la France et ses juifs. Une histoire remarquable tant par son ancienneté – des communautés juives sont attestées en Provence dès le Ier siècle – que par les épreuves qui la jalonnent.

Durant plus d’un millénaire, jusqu’aux Croisades, cette relation demeure globalement favorable. L’Église entretient certes un rapport ambivalent avec les juifs : si elle les accuse d’avoir crucifié Jésus, elle les protège néanmoins, car ils incarnent à ses yeux la preuve vivante de la vérité et de la révélation chrétienne. C’est dans ce contexte que s’épanouit une remarquable période de floraison intellectuelle et spirituelle, celle de la Kabbale et de Rachi.

De gauche à droite : Lionel Errera, président du Fonds de Dotation JEM, Denis Olivennes, Philippe Val et Jean-François Bensahel, président de JEM.

De l’émancipation à la République

En 1791, la Révolution française marque un tournant majeur : portée par la philosophie des Lumières, elle émancipe les juifs de France. Selon la formule de Clermont-Tonnerre, « Tout aux juifs en tant qu’individus, rien en tant que nation » : la France propose à ses juifs d’accéder à la citoyenneté tout en restant ce qu’ils sont. Dotés des mêmes droits et devoirs, certains s’engagent dans l’armée révolutionnaire puis impériale.

La France devient ainsi pionnière de l’émancipation juive. En 1848, Adolphe Crémieux entre au gouvernement. En 1870, la nationalité française est accordée aux juifs d’Algérie. L’affaire Dreyfus en 1894 génère certes une poussée massive d’antisémitisme d’une violence verbale sans précédent, mais voit aussi Péguy, Zola et Jaurès défendre le capitaine juif jusqu’à sa réhabilitation. Le père d’Emmanuel Levinas affirmait alors qu’un pays où un petit capitaine juif était défendu par ses compatriotes méritait qu’on s’y attache – déclenchant une vague d’immigration venue d’Europe de l’Est. En 1920, Alexandre Millerand, dont la mère était juive, devient président de la République. En 1936, Léon Blum accède à la présidence du Conseil, se revendiquant français, socialiste et juif, contrairement à Disraeli qui avait dû se convertir pour devenir Premier ministre en Angleterre.

Même durant la période la plus sombre, celle de Vichy, 75 % des juifs présents sur le sol français échappent à l’extermination, contre moins d’un tiers en Europe occupée. Cinq mille Français ont été reconnus Justes parmi les Nations, représentant selon Yad Vashem au moins 500 000 personnes impliquées dans les réseaux de sauvetage. Malgré des poussées d’antisémitisme virulent, la nation républicaine a toujours fini par triompher.

Transformations du judaïsme français après 1950

À partir des années 1950, le franco-judaïsme se transforme sous l’effet de quatre éléments :

· La Shoah : le fait d’avoir vu des gendarmes français conduire des juifs au Vel’ d’Hiv’ ou à Pithiviers crée une rupture profonde.

· La création de l’État d’Israël : Herzl et le sionisme du début du siècle ne furent soutenus que modérément par les juifs de France, qui y voyaient un refuge pour les juifs opprimés à travers le monde, mais pas pour eux, qui avaient une patrie. Aron fut un soutien puissant de l’État d’Israël, tout en ne reconnaissant que le peuple français et non le peuple juif. La création de l’État juif entraîne néanmoins une diffraction du sentiment patriotique des juifs de France, car il existe désormais un autre État auquel ils sont attachés.

· Le rapatriement des juifs d’Afrique du Nord : juxtaposition de communautés, avec un rapport à la religion plus ostensible que chez les franco-israélites.

· L’accomplissement d’une société où, après 1968, les individus exaltent leurs différences. Depuis 1791, les juifs bénéficiaient d’un droit à l’indifférence ; après 1968, c’est le droit à la différence. Jusque-là, on parlait de communautés au sens institutionnel (les synagogues) ; désormais, on parle de communauté juive.

Philippe Val rappelle qu’une civilisation européenne existe depuis Homère, au VIIIe siècle avant J.-C. Depuis lors, nous vivons dans une hybridation judéo-grecque, nourrie à la fois par la Bible, l’Iliade et l’Odyssée. Cet esprit européen traverse les siècles et les guerres, portant une spécificité unique : contrairement à d’autres civilisations, il pose sans cesse la question de l’Autre. Nous sommes les gardiens de cette reconnaissance de l’existence de l’autre, notion particulièrement centrale dans le judaïsme. C’est dans cette perspective que la création d’Israël en 1948 apparaît comme l’implantation d’un « bout d’Europe » au Moyen-Orient, marquant une singularité culturelle radicale par rapport aux autres pays de la région. Face à la peur qui domine aujourd’hui, Philippe Val appelle à ne pas renoncer à l’Europe et à réveiller ce patriotisme européen dans lequel le judaïsme a toute sa place.

Antisémitisme et idéologies politiques contemporaines

Philippe Val retrace la généalogie de l’antisémitisme de gauche : les penseurs radicaux du XIXe siècle, prenant pour référence la Terreur, se posent en gardiens d’une idéologie plutôt que de l’existence de l’autre. Marx sécularise les stéréotypes antisémites, repris ensuite par l’extrême droite puis les nazis. Cette gauche radicale est antidreyfusarde. En 1920, Blum refuse d’adhérer aux thèses de Cachin, revenu fasciné de Russie. Doriot, issu de cette gauche radicale, finira à Vichy. Après-guerre, de nombreux intellectuels autour de Sartre étoufferont l’assassinat par Staline des médecins juifs.

Il faut distinguer deux gauches : une gauche totalitaire, dont l’antisémitisme est un marqueur, et une gauche libérale qu’on n’entend plus assez. Selon Denis Olivennes, LFI ne porte pas d’antisémitisme explicite dans son programme, mais laisse prospérer des positions profondément antisémites.

En 2024, 65 % des Français n’ont pas de préjugés antisémites (contre 45 % après-guerre qui refusaient qu’un juif épouse leurs enfants). Mais 25 % nourrissent des préjugés, notamment 40 % des musulmans et 40 % des jeunes, dont 10 % soutiennent les violences antijuives. L’antisémitisme a muté : de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme socialiste, puis racial, et désormais à l’antisionisme – un « antisémitisme vertueux » difficile à combattre.

Philippe Val souligne que tous les antisémites sont antieuropéens : Staline et Hitler furent les plus grands ennemis de l’Europe. L’extrême gauche n’est pas antisémite parce qu’elle est pro-palestinienne ; elle est pro-palestinienne parce qu’elle est antisémite.

Denis Olivennes conclut : l’Europe a inventé les démocraties libérales qui protègent les minorités. Le combat fondamental des juifs est celui de la démocratie libérale.