Chavouot 5786 : Tikva, le fil de l’espérance
Le mot hébreu Tikva (תִּקְוָה) désigne l’espérance. Il dérive de la racine קוה (kavah), qui signifie à la fois attendre, espérer, mais aussi tendre un fil, une corde. L’image est forte : l’espérance relie le présent à l’avenir dans une tension qui maintient ensemble ce qui pourrait se dissocier.
Pourquoi avoir choisi ce thème pour cette nuit de Chavouot, fête de la révélation et du don de la Torah ? Peut-être parce que notre époque traverse une grande fatigue : fatigue politique, spirituelle, humaine. Or la tradition juive relie profondément révélation et espérance. Recevoir la Torah, c’est croire que l’histoire peut encore être orientée, transformée, réparée.
Le Rav Nahman de Bratslav écrivait : « Il est interdit d’être vieux. » Non pas une question d’âge, mais une invitation à résister à l’usure intérieure, au renoncement, à l’habitude qui éteint le désir d’apprendre, de transmettre et d’agir.
Cette soirée ne sera donc pas seulement une soirée d’étude des textes. Elle sera aussi une écoute de celles et ceux qui mettent l’espérance dans leurs actes : la médecine, l’engagement communautaire, les Amis de Nir Oz, les chants, la parole.
Le prophète Jérémie donne une image saisissante de cette espérance. Nous sommes autour de 587 avant notre ère. Jérusalem est assiégée par l’armée babylonienne, le Temple va être détruit, l’exil approche. Jérémie est emprisonné pour avoir annoncé cette catastrophe. Et pourtant, dans ce moment de désagrégation, il accepte d’acheter un champ à Anatoth selon le droit hébraïque de rachat, la guéoula. Il paie, signe, fait consigner l’acte.
Ce geste paraît absurde. Il devient pourtant un acte d’espérance. Jérémie inscrit dans le présent une continuité qui dépasse la catastrophe immédiate. L’espérance prend ici la forme d’une action concrète.
Cette logique traverse toute la pensée juive : l’histoire du peuple juif à travers les exils, le sionisme transformant une attente en construction, l’idéal d’une société plus juste porté par la Torah, ou encore le Shabbat, anticipation hebdomadaire d’un monde apaisé.
Les rabbins ont également relu les fêtes agricoles comme des moments d’intervention de Dieu dans l’histoire : Pessa’h devient la sortie d’Égypte, Chavouot le don de la Torah, Souccot la traversée du désert. Le temps devient porteur d’orientation et d’espérance.
Le livre de Ruth, lu à Chavouot, prolonge cette dynamique. Dans une situation marquée par la famine, le déracinement et le deuil, Ruth choisit la fidélité et l’engagement. De cette fragilité naît une continuité, une histoire, une lignée.
Chavouot se tient précisément dans cet espace de tension : entre liberté et responsabilité, entre révélation et action. Dans la pensée juive, espérer consiste aussi à agir, construire, transmettre.
La corde demeure tendue.’Hag Chavouot Samea’h.
Fabienne Sabban,
Administrateur JEM en charge de la Nuit de Chavouot