Chavouot 5786 : l’espérance au présent
Il y a un détail dans le texte de l’Exode qui a beaucoup intrigué les commentateurs.
Quand la Torah décrit l’arrivée du peuple au pied du Mont Sinaï, elle dit : « Ce jour-ci, ils arrivèrent dans le désert du Sinaï » (Exode 19:1). « Ce jour-ci » : « Bayom hazeh. » Pas « ce jour-là ». Pas « il y a longtemps ». Mais « Aujourd’hui. »
Les Sages ne laissent pas passer ce détail. Ils y voient une instruction pour toutes les générations : « C’est pour t’enseigner que ces paroles doivent être aussi neuves à tes yeux que si elles avaient été données aujourd’hui. » Comme si nous étions là aussi.
Car la tradition nous enseigne que le peuple rassemblé au pied du Sinaï n’était pas seulement le peuple physiquement présent ce jour-là. C’était aussi toutes les générations futures, tous les descendants, tous ceux qui choisiraient un jour de rejoindre le peuple d’Israël. Chaque juif de naissance ou de cœur, chaque converti, chaque âme en chemin : nous étions tous là, au pied de la montagne qui fumait.
Ce n’est pas une métaphore confortable. C’est une responsabilité car si nous étions tous présents au Sinaï, alors la Torah nous a été donnée à nous et pas seulement à nos ancêtres à notre place. Elle nous attend, elle nous appartient et elle nous engage.
Mais voilà : ce don ne s’est pas fait sans résistance. Et la tradition a l’honnêteté de nous le dire.
En effet, le texte dit que le peuple « se plaça sous la montagne » « beta’htit hahar » (Ex 19:17) et le Talmud (Shabbat 88a) raconte que Dieu souleva le Mont Sinaï au-dessus du peuple comme un couvercle, comme une ‘huppah renversée, et dit : « Si vous acceptez la Torah, bien. Sinon, c’est ici que vous serez enterrés. »
Alors? Alliance sous la contrainte? Mariage forcé
C’est une image troublante et les commentateurs n’ont pas esquivé cette tension : le peuple a dit « oui », mais sous la montagne suspendue au-dessus de sa tête.
Et pourtant, le Talmud lui-même nous explique que ce « oui » arraché fut un jour librement ratifié. Car, au temps d’Esther, quand le peuple juif aurait pu disparaître, quand rien ne l’y obligeait plus sinon son propre vouloir, il choisit à nouveau la Torah et cette fois pleinement, librement, depuis le fond de lui-même : « Qiyyemou veqibbelu », « ils confirmèrent et ils acceptèrent » (Esther 9:27). Ce qu’ils avaient d’abord reçu sous la contrainte, ils le choisirent un jour par amour.
L’espérance, c’est peut-être cela : la conviction que le « oui » forcé d’hier peut devenir le « oui » libre de demain.
Et c’est à Chavouot que nous lisons le livre de Ruth et là non plus, ce n’est pas un hasard.
Ruth n’était pas au Sinaï. Elle n’est pas née dans le peuple. Et pourtant, c’est elle qui prononce les mots les plus beaux de toute la Bible sur l’appartenance : « N’insiste pas près de moi, pour que je te quitte et m’éloigne de toi ; car partout où tu iras, j’irai ; où tu demeureras, je veux demeurer ; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ; là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée. Que l’Éternel m’en fasse autant et plus, si jamais je me sépare de toi autrement que par la mort ! » (Ruth 1:16-17) Ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas une montagne suspendue au-dessus de sa tête. C’est un choix nu, pur et gratuit.
Ruth nous enseigne ce que le Sinaï avait seulement promis : que la Torah peut être reçue par amour. Que l’appartenance peut être choisie. Que chaque génération a la possibilité de dire « oui » comme si c’était la première fois, « bayom hazeh », aujourd’hui.
Et c’est peut-être pour cela que la tradition fait de Ruth, la convertie moabite, l’ancêtre du roi David, et donc de la lignée messianique. L’espérance du monde passe par quelqu’un qui a choisi librement.
Mais avant de donner la Torah, raconte le Midrash, Dieu demanda une garantie au peuple rassemblé. Les Hébreux proposèrent les patriarches Abraham, Isaac et Jacob mais Dieu refusa. Ils proposèrent tous les prophètes à venir et Dieu refusa encore. Et puis ils comprirent que ce qu’il fallait offrir, c’était ce qu’ils avaient de plus précieux et de plus fragile : « Nos enfants seront nos garants. Nous leur apprendrons la Torah et ils la transmettront à leurs propres enfants. » Et Dieu accepta.
Cette image est profondément touchante. Ce ne sont pas les grands ancêtres, ni les grands prophètes, qui convainquent Dieu. Mais ce sont les enfants, ceux qui ne sont pas encore nés, ceux qui ne savent pas encore lire, ceux dont on ne peut rien garantir sinon qu’on les aimera assez pour leur transmettre. La caution de la Torah, c’est la promesse de la transmission.
Et le peuple répondit alors d’une seule voix : « Na’assé venishma », « Nous ferons et nous entendrons/comprendrons. » (Exode 19:8)
L’ordre est délibérément renversé. D’abord faire, ensuite comprendre. D’abord s’engager dans le monde, et ensuite saisir le sens. C’est une philosophie de l’action avant la certitude , une invitation à ne pas attendre d’avoir tout compris pour commencer à agir, à transmettre, à réparer. Le « Tikkoun olam » ne commence pas quand on a fini d’étudier. Il commence avec le premier geste, le premier « oui », le premier pas vers l’autre.
Alors en ce Chavouot, nous pourrions réfléchir à ceci.
La Torah n’est pas un monument historique. Elle n’est pas la propriété des générations précédentes. Elle n’est pas non plus un texte figé dont on aurait tout dit. Elle est « bayom hazeh », d’aujourd’hui, de ce jour, de ce moment précis où nous la lisons.
Dans un monde traversé par l’incertitude, les fractures, les peurs et les tensions qui marquent notre actualité, cette idée prend une force particulière : nous ne sommes pas seulement héritiers d’un passé mais nous sommes responsables d’un présent et donc d’un avenir.
Découvrir un sens nouveau dans un texte ancien, ce n’est pas l’inventer. C’est honorer la promesse faite au Sinaï que chaque génération entendrait quelque chose qu’aucune autre n’avait entendu avant elle. Que Ruth serait toujours là pour rappeler que le choix est possible. Que le « oui » contraint d’hier peut devenir le « oui » libre de demain. Que nos enfants seront nos meilleurs garants, à condition que nous leur donnions quelque chose à garder.
L’espérance n’est pas un sentiment mais un acte, un « Na’assé venishma. »
‘Hag Chavouot Samea’h. Que cette fête de Chavouot soit pleine de sens et de renouveau.